POLITIQUE
24/09/2018 22:23 EDT | Actualisé 28/09/2018 15:38 EDT

L'identité au Québec: quel impact aura l'extrême droite?

Les experts ne s'entendent pas sur l'influence possible des questions identitaires et des groupes comme La Meute.

Depuis quelques années, un nouveau phénomène marque les débats sur l'identité au Québec. Les clivages Québec-Canada ou francos-anglos cèdent le pas aux débats sur l'immigration et la protection des «valeurs québécoises». Avec comme résultat l'arrivée sur la scène politique de groupes identitaires souvent qualifiés d'extrême droite, comme Storm Alliance, La Meute, Northern Guard ou les Insoumis.

«En termes d'identité, l'immigration a détourné notre attention. Auparavant, c'était très souvent dirigé vers les questions linguistiques. Maintenant, ces conflits sont déplacés et on parle plus d'accommoder la différence culturelle. Ce qui touche très souvent la religion», affirme Jack Jedwab, historien et vice-président exécutif de l'Association d'études canadiennes.

Selon M. Jedwab, le Québec suit la tendance mondiale en ce sens.

Une question qui divise

Les Québécois sont fortement divisés au sujet de l'immigration. Dans un sondage exclusif commandé par le HuffPost auprès de la firme Léger, environ 48% des répondants estiment que c'est un atout. À l'inverse, 38% estiment que c'est plutôt un problème et 14% refusent de répondre.

Même si une pluralité de Québécois sont favorables à l'immigration, chaque sondage successif montre qu'ils y sont systématiquement moins favorables que les autres Canadiens.

Dans son livre Le Code Québec, publié en 2016, le président de la firme Léger, Jean-Marc Léger, tempère toutefois l'idée que les Québécois sont racistes ou fermés. Il souligne que les réticences envers les immigrants sont fortement liées à celles sur la religion.

«Notre [étude] révèle également que ce ne sont pas les étrangers qui dérangent, mais les accommodements religieux. La nuance est très importante. En effet, la très large majorité des Québécois estime positif l'apport de l'immigration, pourvu que les nouveaux arrivants respectent la loi et les coutumes d'ici», écrit-il.

DOSSIER: L'IDENTITÉ AU QUÉBEC

» Sondage exclusif: même les francophones ne se définissent plus comme Québécois avant tout

» L'identité au Québec: comment les changements affectent-ils les partis politiques?

» 100% musulman, 100% Marocain... et 100% Québécois

» Papa Noël Sow, s'intégrer en région

» PSPP sur la nation québécoise et les identités «communautaires»

La Vieille Capitale, terre d'accueil

Fait à noter, les résidents de la ville de Québec sont plus nombreux qu'ailleurs à favoriser l'immigration (60%) dans le sondage Léger-HuffPost. La Vieille Capitale est pourtant vue comme un terreau fertile pour les groupes identitaires. Plusieurs d'entre eux y ont une présence forte.

«De plus en plus, les gens de Québec voient l'immigration comme étant un atout parce qu'ils vivent une pénurie de main-d'oeuvre depuis les dernières années. Cette pénurie est peut-être à même de changer leurs perspectives sur l'apport économique et social de l'immigration», affirme Christian Bourque, vice-président exécutif chez Léger.

La Meute et le multiculturalisme

C'est d'ailleurs à Québec que le HuffPost a rencontré Sylvain Brouillette, porte-parole de La Meute. M. Brouillette utilise aussi le surnom «Maïkan»

Nous lui avons demandé ce qu'il pense de l'identité québécoise.

«Aussitôt qu'on parle d'identité québécoise, on se fait traiter de racistes et de xénophobes. Mais on pense que c'est normal, dans un pays où on est chez nous, de définir c'est quoi l'identité québécoise et comment ça devrait s'appliquer aux nouveaux arrivants», dit-il.

Pour M. Brouillette, les nouveaux arrivants doivent comprendre que le Québec ne suit pas le modèle du multiculturalisme canadien, où la différence entre les communautés est valorisée. Il parle plutôt d'interculturalisme, un modèle selon lequel les différents groupes définissent ensemble des valeurs communes pour favoriser l'intégration à la société d'accueil.

M. Brouillette craint notamment l'imposition du voile islamique.

«Il y a beaucoup de religions qui considèrent que la femme est inférieure à l'homme et doit se couvrir de la tête au pied pour éviter d'être un objet de désir sexuel. On va leur demander d'avoir des heures différentes pour avoir accès à la piscine, on va leur demander de se couvrir des pieds à la tête pour se baigner», dit-il.

Cette insistance sur le port du voile dans la vie quotidienne est toutefois étrangère à la conception de l'interculturalisme telle que décrite dans le rapport Bouchard-Taylor, dont La Meute se dit inspirée. Selon les auteurs de ce rapport, seuls les agents représentant l'autorité de l'État devraient être exempts de symboles religieux de ce type. Autrement, la société n'a pas à se prononcer sur les manifestations religieuses des individus afin d'éviter la marginalisation et le repli communautaire.

La Meute veut se faire entendre

La Meute voulait se faire entendre pendant les élections. Elle a organisé des manifestations pour demander, entre autres choses, que les partis politiques se positionnent sur la définition de la nation québécoise.

Elle a aussi proféré son appréciation de la Coalition avenir Québec.

Christian Bourque croit toutefois que l'impact de La Meute et de groupes semblables sera faible.

«La position traditionnelle de certains de ces groupes sur l'immigration n'arrive pas à atteindre une masse critique de Québécois qui les appuient ou qui seraient favorables à leur point de vue sur l'immigration. Donc ce sera difficile de passer d'une certaine marginalité à une proposition politique qui attirerait un parti qui voudrait gagner beaucoup de votes dans une élection», dit l'analyste.

Selon lui, même la CAQ n'est pas particulièrement près des groupes identitaires.

Le sociologue Jean-Philippe Warren est toutefois moins optimiste.

«J'ai l'impression que ça reste un enjeu important dont on ne parle pas et dont il faut parler de façon détournée. Cette question est présente, elle préoccupe les gens et les politiciens le savent. Ils vont jouer sur cette inquiétude populaire mal exprimée», dit-il, citant explicitement les seuils d'immigration préconisés par la CAQ.

Le thème de l'immigration s'est d'ailleurs imposé comme étant central à cette élection. Les résultats n'ont toutefois pas favorisé la CAQ, qui a glissé dans les sondages depuis que la question a été soulevée dans le débat des chefs.