POLITIQUE
24/09/2018 06:27 EDT | Actualisé 24/09/2018 14:29 EDT

Carnet de fin de campagne: le pouvoir d’attraction de Québec solidaire

Les journalistes ont peut-être déserté l'autobus du parti, mais les militants répondent présents.

On a passé la journée du dimanche 23 septembre à sillonner les routes du Québec en compagnie de Québec solidaire.
PC
On a passé la journée du dimanche 23 septembre à sillonner les routes du Québec en compagnie de Québec solidaire.

Le HuffPost Québec passe la dernière semaine de la campagne dans les autobus des partis politiques. Premier récit d'une série de quatre.

Manon Massé soupire lorsque commence la salve de questions sur les accusations du chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, en marge d'une annonce sur la viabilité économique d'un Québec indépendant.

Voyant QS monter dans les sondages, le chef du PQ a accusé les médias d'avoir été trop complaisants envers le parti et de lui avoir donné une «partie gratuite». Les attaques de sa part envers les solidaires n'arrêtent pas depuis le Face-à-face de TVA.

«Je ne sais pas exactement à quoi il réfère... Si M. Lisée trouve que j'ai eu une free ride à la table éditoriale du Devoir, je ne sais pas c'est quoi quelque chose qui n'est pas une free ride, honnêtement!» répond Mme Massé.

Ce matin-là, M. Lisée en rajoutera une couche en accusant QS de «cacher» son programme. L'équipe des communications est donc à pied d'œuvre pour appeler les journalistes présents sur l'autobus du PQ afin de leur montrer que... le programme était bel et bien visible sur leur site web.

Une vidéo a même été montée en deux temps, trois mouvements pour diriger les internautes vers ledit programme sur leur site web.

Le conseiller Renaud Poirier-St-Pierre râle : il a passé l'avant-midi à réparer les pots cassés. Si les médias nationaux avaient été présents sur l'autobus de Québec solidaire, ils auraient pu poser la question directement au parti et l'affaire aurait été réglée en 15 minutes, dit-il.

L'autobus des médias est toujours presque vide : seule l'auteure de ces lignes et un journaliste pigiste occupent les nombreux sièges laissés à l'abandon. Il y a bien Cybel Richer-Boivin, de Québec solidaire, et le chauffeur de l'autobus, Gino, au rendez-vous.

Les médias nationaux prendront davantage place dans l'autobus dès lundi afin de couvrir le dernier droit de la campagne solidaire. On devrait compter parmi eux quelques influenceurs qui ont été interpellés par l'appel à tous du parti.

Sur le terrain, c'est une toute autre affaire.

À la brasserie «11 comtés» de Cookshire-Eaton, dans la circonscription de Mégantic, les gens sont venus voir Manon Massé dans son Estrie natale – même si elle n'est de passage que pour une vingtaine de minutes, horaire oblige.

Aux côtés de sa candidate Andrée Larrivée, Manon Massé se retourne vers un client : «Mangez-vous un Pogo, vous là? Hein? Au poulet?»

«Sacrilège», lâche Jérémie Bédard-Wien, lui aussi dans l'autobus de Manon Massé, visiblement dérouté qu'on ait remplacé la saucisse dans la pâte par une autre option plus santé.

Après un bref discours à plaider pour une planète qui se tient «deboutte», Manon Massé se fait apostropher par une dame d'un certain âge qui lui remet une broche en forme de fleur de lys, en mémoire de la première Marche du pain et des roses en 1995.

Catherine Levesque
Manon Massé a porté sa broche toute la journée, après l'avoir reçue en cadeau.

«La preuve qu'on a encore un long chemin à faire», laisse tomber la co-porte-parole, émue par le geste. Manon Massé était l'organisatrice de la marche, initiée par Françoise David, qui a mené à une hausse du salaire minimum et à des mesures de lutte contre la pauvreté.

De retour à l'autobus, le chauffeur Gino a eu le temps de manger son repas du midi – des salades aux légumes avec quelques pois chiches, des «protéines végétales» - entre deux cigarettes : «C'était heu... végétarien. Mais c'était bon. J'suis pas difficile!»

La caravane orange de QS fait ensuite un détour vers le local électoral de Christine Labrie, la candidate dans Sherbrooke. Ce n'était pas prévu, nous dit-on, mais les sondages placent la solidaire en deuxième place, tout juste derrière le ministre libéral sortant, Luc Fortin.

À lire ou relire: notre grande entrevue de pré-campagne avec Manon Massé

Après un bref point de presse, Manon Massé et Christine Labrie viennent fouetter la petite armée de bénévoles de Sherbrooke, occupée à téléphoner aux électeurs sur des sofas ou sur le mobilier dépareillé d'une ancienne boutique. Il y a des pommes et des biscuits à l'avoine à disposition.

L'une des bénévoles, Ariane Giroux, pleure à chaudes larmes après que Manon Massé lui eut fait un gros câlin. La jeune étudiante vient de commencer à faire des appels et a été échaudée par un électeur «pessimiste» en raison des changements climatiques.

«Mme Massé, je peux prendre un selfie avec vous?» demande une autre. «Moi, c'est Manon», répond la principale intéressée, en pointant le macaron de la jeune demoiselle où l'on voit le visage de la co-porte-parole et son prénom. «R'garde. Ma-non!»

Catherine Levesque
«Je suis la vraie personne, oui!» répond Manon Massé, à la grande surprise d'un électeur rejoint au téléphone.

«Manon» n'a le temps de téléphoner qu'à un ou deux électeurs – qui sont surpris d'entendre sa voix – avant qu'on l'extirpe afin de reprendre la route pour Montréal.

«Là, vous allez me laisser fumer une cigarette, viarge!» lâche la co-porte-parole avant d'embarquer dans l'autobus.

L'équipe solidaire est toujours accompagnée de quatre agents de la Sûreté du Québec – deux advance – qui arrivent un peu d'avance pour vérifier la sécurité des lieux – et deux agents de sécurité.

L'un d'entre eux n'a pas été rassasié par les «protéines végétales» du dîner, puisqu'il est allé se chercher un panini avant de quitter Sherbrooke.

La tournée solidaire se dirige vers la rue Masson, à Montréal, où une tournée des bars et des restaurants est prévue. Le deuxième porte-parole, Gabriel Nadeau-Dubois, est sur place. Manon Massé l'enlace : ça fait longtemps qu'ils n'ont pas été ensemble, tous les deux.

Ils s'activent pour aider leur candidat dans Rosemont, Vincent Marissal, à défaire le chef du PQ Jean-François Lisée dans la circonscription. Vincent Marissal est accompagné de ses enfants, qui distribuent des tracts comme s'ils avaient fait ça toute leur vie.

QS fait travailler des enfants? «Ils ne nous ont pas laissé le choix. Ils ont trop d'énergie», rigole Kenny Bolduc, qui travaille pour la campagne de Vincent Marissal.

Au bar La Succursale, Gabriel Nadeau-Dubois discute avec un homme plus âgé des récents propos du chef libéral Philippe Couillard, qui dit que certaines familles arrivent à faire l'épicerie pour une semaine avec 75$ en poche. «Ça fait un méchant bout qu'il ne l'a pas fait», ironise GND.

Catherine Levesque
Gabriel Nadeau-Dubois fait le fanfaron devant une affiche qui ne fait pas son affaire.

La tournée des bars et restaurants n'en sera pas tellement une – les solidaires avancent lentement, parce qu'ils se font accoster par des passants.

L'un d'entre eux s'indigne que les membres de QS aient rejeté une convergence avec le PQ, qui aurait augmenté les appuis des indépendantistes. «Avec ce qui s'est passé depuis, le temps leur a donné raison», réplique Gabriel Nadeau-Dubois, qui évoque aussi les événements des derniers jours.

L'homme n'en démord pas : il est frustré que le QS prône le multiculturalisme et se demande pourquoi le parti n'en fait pas plus pour la culture québécoise. Vincent Marissal laisse tomber qu'on parle du multiculturalisme comme d'une «maladie honteuse», Gabriel Nadeau-Dubois renchérit qu'il faut construire le Québec d'aujourd'hui avec tout le monde.

Pour cet électeur récalcitrant, il y en a plusieurs autres qui s'arrêtent en voiture pour saluer l'équipe solidaire ou attendent patiemment pour prendre une photo avec les porte-paroles.

Odile Dupire, une retraitée aux lunettes rondes, s'implique comme bénévole pour la première fois depuis deux semaines. La veille, elle avait marché 29 kilomètres en faisant du porte-à-porte. «J'ai très bien dormi!»

«À mon âge, on devient cynique», lance-t-elle. Mais cette fois-ci, pour la première fois, elle a senti le besoin de s'impliquer, galvanisée par le pouvoir d'attraction de Québec solidaire. «Ça me rappelle les premières années de René Lévesque!»

Elle n'est pas la seule : l'équipe de Vincent Marissal compte sur plus de 300 bénévoles pour faire des appels, faire du porte-à-porte et distribuer des tracts. Le jour d'avant, ils en ont ajouté 40 d'un coup.

Catherine Levesque
On avance, on avance (lentement), mais on ne recule pas. Tel semble être le slogan de QS pendant cette tournée sur la rue Masson.

C'est l'heure de se rendre au Bar L'Barouf, dans la circonscription de Mercier, où se présente Ruba Ghazal, pour écouter Tout le monde en parle.

Les gens s'entassent pour voir la performance de leur co-porte-parole. Manon Massé est gênée de voir son visage sur un gros écran, mais rigole avec les autres lorsque la caméra s'arrête sur ses expressions faciales. Des bénévoles ont apporté des Pogos pour tout le monde.

Manon Massé oublie sa gêne et s'agite lorsque Philippe Couillard dit que son gouvernement fermera la porte à l'exploitation d'hydrocarbures sur le territoire du Québec. «Cause toujours, mon lapin!» s'indigne-t-elle, Pogo à la main.

La performance des chefs terminée, Manon Massé prend la parole devant la foule conquise et les exhorte à s'impliquer dans le dernier droit de la campagne pour faire sortir le vote dans Rosemont, Hochelaga-Maisonneuve et Laurier-Dorion.

Mais il n'y a pas qu'à Montréal où Québec solidaire pourrait faire des gains. Manon Massé rappelle que partout où elle va, le parti arrive à rassembler plus de gens que jamais. Les gens la klaxonnent même en région ou sortent de leur voiture pour aller la saluer.

L'idée n'est pas d'avoir un ou deux députés de plus, dit la co-porte-parole, mais d'en faire élire le plus possible.

«Plus ça va, plus les gens nous attendent, plus les gens nous espèrent, dit-elle. Les gens souhaitent juste que Québec solidaire arrive à percer l'espèce de plafond de verre qu'on avait depuis notre création et je pense que nous y sommes rendus.»

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