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17/09/2018 21:15 EDT | Actualisé 18/09/2018 00:04 EDT

L'immigration au Québec: le coût en questions

Quelle est la capacité d'accueil du Québec? Et quel est l'impact des immigrants sur les finances publiques?

L'impact de l'immigration sur l'économie fait débat au Québec où politiciens, économistes, démographes et autres spécialistes de l'immigration se divisent sur le sujet.

La grande majorité d'entre eux affirme que l'afflux d'immigrants produirait des richesses au sein de la société, constituant de ce fait une force motrice pour l'innovation et la vitalité économique québécoise. Augmentation du PIB global, stimulation de la croissance économique, compensation du déficit démographique, sont selon eux, quelques-unes des répercussions positives de l'immigration sur le Québec.

D'autres - moins nombreux certes, mais tout aussi compétents en la matière - avancent que les immigrants seraient un fardeau pour les finances publiques car ils recevraient plus de prestations sociales que les natifs. Et qu'ils exerceraient par ailleurs une pression à la baisse sur les salaires, du fait de leur rémunération moins élevée que les natifs.

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Qu'en est-il réellement?

Nous avons voulu ici faire un tour d'horizon des principales questions soulevées dans les débats publics. Trois experts aux points de vue divergents ont été invités à croiser leur regard sur la capacité d'accueil du Québec, l'impact économique de l'immigration et son effet sur le vieillissement de la population. Puis dans un second volet, ils se sont exprimés sur l'apport des immigrants à la société québécoise.

Les trois experts consultés:

  • Victor Piché, professeur honoraire de démographie à l'Université de Montréal et chercheur associé à la Chaire Oppenheimer en droit international public de l'Université McGill
  • Vincent Geloso, économiste et chercheur associé à l'Institut économique de Montréal
  • Marc Termote, professeur de démographie à l'Université de Montréal et spécialiste des mouvements migratoires


Quelle est la capacité d'accueil du Québec ?

Nous assistons depuis quelques mois à une querelle de chiffres entre les leaders politiques au sujet des seuils annuels d'immigration au Québec. La CAQ veut réduire le nombre des nouveaux arrivants à 40 000 par an, soit 20% de moins que le taux actuel appliqué par le PLQ. Aucun chiffre n'est par contre avancé du côté du PQ, qui entend ajuster le nombre d'admissions en fonction des recommandations de la vérificatrice générale du Québec. Quant à Québec solidaire, il compte maintenir le seuil actuel de 50 000 immigrants par an.

Pour Victor Piché, chercheur à la Chaire Oppenheimer de McGill, le Québec a tout à fait la capacité d'accueillir 50 000 immigrants par an, voire plus. Il conseille cependant de sortir de cette bataille de chiffres, les 40 000 ou 50 000 relevant plutôt de «chiffres magiques» pour mettre l'accent sur les besoins vitaux en main-d'œuvre étrangère, le Québec ayant amplement le potentiel d'absorber et d'intégrer un grand nombre d'immigrants.

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Victor Piché, chercheur à la Chaire Oppenheimer de McGill

Au dernier recensement de 2016, la proportion d'immigrés représentait 13.7% de la population québécoise. À titre de comparaison, celle de l'Ontario était de 29% et l'Alberta 21.2%.

Le Québec doit «agencer les arrivées d'immigrants en fonction du marché de l'emploi», nuance Marc Termote, professeur à l'Université de Montréal. Il faudrait moduler les entrées d'immigrants «en fonction de notre capacité d'absorption» et privilégier les candidats qui acceptent d'aller dans les secteurs d'activité et les régions en manque de main d'œuvre, précise-t-il. Augmenter le nombre d'admissions annuelles pour pallier des pénuries sectorielles de main-d'œuvre ne serait pas une bonne solution pour M. Termote.

Le Québec a accueilli environ 50 000 nouveaux immigrants par an. Soit 6 immigrants par tranche de 1 000 habitants, moins qu'ailleurs au Canada où en moyenne 8 immigrants pour 1 000 habitants sont admis.

«N'importe quel pas, qu'il soit quantitatif ou qualitatif, qui va dans le sens de donner aux immigrants plus de liberté d'accès à l'économie québécoise, c'est un pas dans la bonne direction», affirme l'économiste Vincent Geloso, chercheur à l'IEDM. Pour lui, ce n'est pas une question de chiffre mais d'une plus grande flexibilité vis-à-vis par exemple des étudiants étrangers ou des travailleurs temporaires étrangers qui font face à des restrictions en termes de conditions de séjour ou de nombre d'heures travaillées.

Quel impact sur l'économie québécoise ?

S'il y a un consensus s'agissant de l'immigration dans la classe politique québécoise, c'est bien sa nécessité vitale pour le développement économique du Québec. Aucun parti ne la remet en cause ni envisage de l'arrêter. L'immigration est donc considérée comme un facteur de prospérité économique par l'ensemble de l'éventail politique. La divergence porte plutôt sur les seuils d'admission comme on l'a vu ci-dessus et sur les politiques migratoires à adopter pour optimiser l'impact économique de l'immigration.

C'est du côté de quelques chercheurs et de certains leaders d'opinion que s'élèvent les voix discordantes.

Nos trois experts sont également partagés sur le sujet.

Vincent Geloso affirme que l'immigration entraîne une hausse du produit intérieur brut (PIB) du Québec, un indicateur des richesses créées dans le pays pour une année. Et ceci, en augmentant la taille du marché et en stimulant la consommation et la productivité. «Les quelques chiffres qui existent au Québec montrent que l'impact est largement positif», ajoute-t-il.

Toutes les études montrent que l'impact de l'immigration sur le PIB par habitant est quasi nul.Marc Termote

Ces propos sont tempérés par Marc Termote. La vraie question n'est pas celle du PIB qui certes augmente sous l'impulsion de l'immigration, mais celle du PIB par habitant, c'est-à-dire le niveau de vie individuel. «Toutes les études montrent que l'impact de l'immigration sur le PIB par habitant est quasi nul», dit-il. L'immigration n'apporte pas d'avantages significatifs pour le niveau de vie moyen de la population d'accueil.

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Marc Termote, professeur de démographie à l'Université de Montréal et spécialiste des mouvements migratoires

«Le PIB par habitant est difficile à mesurer à court terme», renchérit Victor Piché. «On est 8 millions au Québec, l'arrivée de 50 000 personnes par an, ne peut pas faire changer le PIB par habitant. Mais si vous regardez sur une longue période quelle est leur contribution, là l'impact peut devenir plus positif», assure-t-il.

Quel effet sur les finances publiques ?

L'immigration est souvent perçue comme étant un facteur de déficit public parce que les immigrés auraient plus recours aux prestations sociales que les natifs, ce qui viderait les caisses de l'Etat.

Un argument non-fondé, selon Victor Piché, qui explique que toutes les études montrent que l'impact fiscal de la population immigrée est certes légèrement négatif pour la première génération, non qu'ils bénéficient de plus de prestations sociales que les natifs, mais parce qu'ils gagnent moins que les natifs et donc payent moins d'impôts. Mais cet impact fiscal devient de plus en plus positif avec le temps, selon le chercheur.

Lorsque les immigrants arrivent en nous permettant de nous spécialiser davantage, [...] ils permettent de rendre l'ensemble de la population plus productive et d'augmenter ainsi sa base fiscale.Vincent Geloso

Dans son rapport sur l'impact fiscal de l'immigration, l'OCDE constate que si les immigrants touchent plus d'aides sociales que les natifs dans les premières années, l'impact sur les dépenses sociales est compensé ensuite par le fait qu'ils sont jeunes, travaillent, payent des impôts et qu'ils pèsent moins sur le système des retraites.

Et d'expliquer que les écarts entre la situation fiscale des immigrés et celles des natifs ne sont pas dus au fait qu'ils bénéficient d'aides sociales plus importantes, mais sont déterminés par leur contribution inférieure en impôt et cotisations sociales du fait de leurs niveaux de salaire plus bas que ceux des natifs.

«Sur le plan fiscal, c'est possible que les immigrants consomment un peu plus de services sociaux que ce qu'ils payent en impôt», reconnaît l'économiste Vincent Geloso. «Par contre, lorsque les immigrants arrivent en nous permettant de nous spécialiser davantage, en augmentant nos stocks de capital humain, ils permettent de rendre l'ensemble de la population plus productive et d'augmenter ainsi sa base fiscale», soutient-il.

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Vincent Geloso, économiste et chercheur associé à l'Institut économique de Montréal

Gilles Grenier, co-auteur d'une étude intitulée «L'impact de l'immigration sur la dynamique économique du Québec» - publiée par le collectif de chercheurs CIRANO - affirme que la contribution nette fiscale des immigrants est légèrement négative, à cause de leurs salaires modiques. «Il faudra mieux intégrer les immigrants en leur payant de bons salaires pour augmenter leur contribution fiscale», recommande-t-il.

On constate cependant qu'il n'y a pas de consensus clair et net entre les chercheurs sur l'impact de l'immigration sur l'équilibre budgétaire et le rapport coût-bénéfice précis. L'évaluation étant extrêmement compliquée à faire. Au Canada, plus rarement au Québec, des experts se sont penchés sur cette question, mais aucun n'est parvenu à trancher le débat. Leurs études se sont avérées souvent contradictoires, les résultats étant tributaires de la méthode utilisée, des postulats de départ et des critères retenus.

Les auteurs du rapport CIRANO, Gilles Grenier et Brahim Boudarbat, préfèrent mettre l'accent sur la bonne intégration des immigrés. Ils pointent les failles de la politique migratoire menée depuis des décennies au Québec. «Certaines études ont montré que, si les immigrants s'intégraient mieux au marché du travail, leur contribution à l'économie pourrait être beaucoup plus grande. C'est dans cette direction là qu'il faut travailler», concluent-ils.

L'OCDE quant à elle, se montre prudente dans la conclusion de son rapport cité ci-dessus sur l'impact fiscal de l'immigration sur la société d'accueil: «Il ne s'agit ni d'une lourde charge ni d'une panacée pour les finances publiques».

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