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17/09/2018 21:12 EDT | Actualisé 17/09/2018 21:23 EDT

L'immigration au Québec: au-delà de l’équation économique

Qu'en est-il des dimensions sociale, culturelle et humanitaire?

L'immigration doit-elle être confinée à son rôle de moteur économique entraînant des retombées bénéfiques pour le Québec?

C'est la question soulevée ici, en découvrant notamment le parcours d'un médecin mexicain, le docteur Mario Mujica, installé au Québec depuis 2011, dont l'apport dépasse les considérations purement économiques, dans un système de santé en manque crucial de personnels soignants.

Un témoignage ponctué, ci-dessous, par des interventions d'experts qui s'accordent à dire que l'apport et le coût des immigrants sont des concepts tout à fait relatifs, l'immigration devant être évaluée sur le long terme sur des aspects quantitatifs certes, mais aussi sur des aspects qualitatifs.

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Quel est l'apport des immigrants au Québec?

Après six ans de formation en médecine et un an de pratique dans son pays natal, Dr Mario Mujica arrive au Québec en 2011. Boursier du gouvernement mexicain, il est envoyé pour faire une maîtrise en Sciences médicales à l'université McGill.

Après avoir terminé ses études, il décide de s'installer comme médecin au Québec. C'est le début de son parcours du combattant pour obtenir un permis d'exercer auprès du Collège des médecins puis faire une spécialisation en médecine familiale, formation obligatoire pour tout médecin étranger.

Ce n'est que six ans après son arrivée qu'il obtient son permis d'omnipraticien. Depuis l'été 2017, Dr Mujica exerce dans deux cliniques, à Montréal et à Terrebonne.

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60% des admis sont des immigrants économiques

Le cas de Dr Mujica illustre bien le profil des 60% d'immigrants admis chaque année au Québec. Triés sur le volet, ils sont jeunes et en bonne santé, bardés de diplômes, et dotés d'un capital économique. Pour émigrer au Québec, les candidats sont tenus d'investir des sommes considérables. Le Québec n'accueille pas toute la misère du monde, contrairement à une croyance bien ancrée dans la population.

Selon les données communiquées par Steven Johnston, consultant en immigration, les frais d'admission des candidats dans la catégorie des Travailleurs qualifiés s'élèvent à 1 845$ par requérant principal, hors frais d'examens médicaux et de test de langue. Un montant qui grimpe vite s'il est accompagné par sa femme et ses enfants. Ce à quoi il faut rajouter les frais de voyage, d'installation, de logement, etc... Toute chose qui exige d'avoir un capital préalable avant de prétendre à un emploi dans la société d'accueil. Pour certains métiers réglementés - ingénieur, médecin, avocat - l'immigrant doit débourser en plus des frais substantiels pour passer des examens en vue d'obtenir un permis d'exercer. Dr Mujica a ainsi payé 5 000$ pour passer trois examens.

On ne se rend pas compte à quel point les immigrants sont sélectionnés. Ils sont sur-sélectionnés même.Victor Piché, chercheur à la Chaire Oppenheimer de McGill

Dans ces 60% d'immigrants économiques, on trouve les investisseurs qui doivent prêter 800 000$ aux entreprises québécoises pendant 5 ans sans intérêt, pour obtenir le Certificat de sélection du Québec (CSQ)

Même les personnes parrainées dans le cadre du regroupement familial (24% des immigrants) doivent débourser environ 1 300$ pour obtenir leur permis d'entrée.

Seuls les demandeurs d'asile qui forment environ 16% des immigrants au Québec obtiennent l'aide sociale à leur arrivée. Soit 633$ par mois pour un adulte et 980$ pour un couple. Cette aide est automatiquement retirée dès qu'ils obtiennent leur permis de travail et décrochent un emploi.

«On ne se rend pas compte à quel point les immigrants sont sélectionnés. Ils sont sur-sélectionnés même. Ils viennent en bonne santé et ils sont déjà éduqués. Ça on n'en parle jamais. Vous savez combien ça coûte d'éduquer un enfant?», relève Victor Piché, chercheur à la Chaire Oppenheimer de McGill. «J'ai vu des chiffres qui disaient à peu près 200 000$ par personne. Vous imaginez ce qu'on économise en faisant venir des gens déjà instruits? C'est les autres pays qui ont payé pour ça», remarque-t-il.

Pour Vincent Geloso, économiste à l'IEDM, les immigrants permettent aux natifs de se spécialiser davantage en augmentant la taille du marché. «L'arrivée d'un médecin étranger nous permet de passer moins de temps aux attentes, donc de retourner à notre travail plus efficacement. Ou si c'est une personne peu qualifiée qui ouvre par exemple une garderie, en augmentant l'offre des garderies, cela permet à des mères de retourner plus rapidement sur le marché du travail et donc de produire», plaide-t-il. Ce sont des effets dynamiques qui génèrent des richesses, selon l'économiste.

L'immigration, atout ou fardeau? À voir dans la vidéo ci-dessous:

L'immigration peut-elle être réduite à une simple équation économique?

La plupart des experts - qu'ils soient pour une augmentation ou une réduction des seuils migratoires - s'accordent pour dire que l'immigration ne doit pas être appréciée exclusivement à travers le prisme de l'économie.

  • L'économiste Pierre Fortin considère que l'immigration se justifie par sa dimension sociale, culturelle et humanitaire beaucoup plus que par son avantage économique, à condition que la capacité d'absorption de la population d'accueil soit respectée.

  • «Imaginez la littérature québécoise sans Emile Ollivier, sans Dany Laferrière. Imaginez l'humour québécois sans Boucar Diouf», interpelle Victor Piché. La diversité culturelle c'est un choix de société. Il fait valoir que la Révolution tranquille n'était pas qu'un mouvement populaire pour se libérer du duplessisme, mais aussi une aspiration de la société québécoise à s'ouvrir vers les autres, vers l'extérieur.

  • Le co-auteur du rapport «L'impact de l'immigration sur la dynamique économique du Québec», Gilles Grenier, pense également que l'immigration est une richesse culturelle pour le Québec. «Mais il faut ouvrir nos frontières en fonction de notre de capacité d'accueil», nuance-t-il, tout en adoptant une meilleure politique d'intégration des nouveaux arrivants.

  • Pour Guillaume Hébert, chercheur à l'IRIS, l'apport d'une personne venue de l'étranger constitue un bagage d'expériences et d'idées nécessaire au renouvellement des cultures, qu'on soit un investisseur reçu par la grande porte ou un réfugié qui subira toutes les discriminations. Il faut prendre ce débat sous l'angle des forces vives de la société et en ce sens, l'immigration est fondamentale dans une société qui connaît un vieillissement important.

  • Les travaux du professeur Robert Putnam, de l'Université de Harvard, ont démontré qu'à long terme, l'immigration et la diversité peuvent réussir, à condition d'être refondues dans une culture commune renouvelée. Pour ce faire, il faut laisser à la société d'accueil le temps nécessaire pour se construire une nouvelle identité et de nouvelles solidarités.

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