POLITIQUE
05/09/2018 12:57 EDT | Actualisé 06/09/2018 12:08 EDT

Peut-on se fier aux sondages? La réponse en 5 questions

Les lecteurs sont bombardés de données, mais se demandent souvent si elles reflètent la réalité.

alexsl via Getty Images

Alors que certains ne jurent que par eux pour connaître le pouls de la population, d'autres ne veulent même pas y jeter un seul coup d'oeil. Les sondages sont clairement un sujet populaire en politique, les uns s'en servant pour vanter les performances du parti apprécié, les autres, pour décrédibiliser une option. Mais peut-on réellement s'y fier?

Pour répondre à la question, le HuffPost Québec s'est entretenu avec deux passionnés des sondages, soit René Gélinas, consultant et chargé de cours à l'UQTR qui vient tout juste de publier l'ouvrage Sondages - outils de démocratie ou opinion réalité?, et Marie Léger-St-Jean, analyste de données en recherche numérique et coauteure du blogue Prime à l'urne.

À lire aussi sur le HuffPost Québec:

HuffPost Québec: Est-ce que les sondages politiques présentés aux électeurs sont fiables?

René Gélinas: En général, je dirais qu'ils sont pas si pire. Il faut moins s'attarder au résultat d'un sondage ou à un pourcentage dans le résultat d'un sondage et plus s'en servir pour regarder la tendance.

Je trouve ça intéressant de regarder depuis le début de la campagne, et même depuis le sondage Léger du 18 août. Ce qui est intéressant de voir, c'est est-ce que en gros, à travers tout ces sondages-là, on voit quelque chose qui se dessine, qui est constant ou qui montre une évolution dans le temps.

Les pourcentages ne sont pas constants entre les sondages, mais si je regarde jusqu'à maintenant, on note depuis le printemps et même avant, une montée de la CAQ. À peu près tous les sondages ont montré que le Parti libéral, après avoir perdu quelques points, s'est stabilisé et même a repris du poil de la bête. Tous les sondages montrent que le PQ a de la misère, et les sondages ont tendance à montrer que Québec solidaire tourne autour de 10%.

Ça donne un ordre de grandeur dans lequel j'ai confiance parce que ce sont des maisons de sondage qui sont fiables et qui ont une bonne réputation.

Pour dire qu'on ne peut pas se fier aux sondages, il faudrait être en mesure de démontrer que ces maisons ne font pas du bon travail.René Gélinas

Ce sont toutes des firmes qui font des sondages dans le but d'avoir une certaine notoriété et de faire valoir leur marque. Ils n'ont donc pas intérêt à ne pas faire les efforts qu'il faut pour avoir le meilleur résultat possible.

Marie Léger-St-Jean: Si on se fie à ce qu'avance Bryan Breget de Too close to call, c'est que grosso modo, les sondages sont assez fiables. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a des marges d'erreur dans ces études-là. Elles ne sont pas très élevées par contre, à plus ou moins 3%. Mais ça veut quand même dire qu'il y a un intervalle de 6% dans lequel le résultat réel peut se trouver.

Oui, les sondages sont fiables, mais il ne faut pas oublier que les intentions de vote sont des choses qui bougent dans le temps. Il faut comparer avec les sondages juste avant l'élection, pas seulement au début.

HP: Quels sont les pièges à éviter à la lecture d'un sondage?

RG: Ce qu'il faut regarder, c'est que si c'est écrit que la CAQ a gagné un point depuis le dernier sondage de la même firme, ce point n'est pas significatif. Dans le fond, la CAQ n'a pas nécessairement gagné un point. La CAQ a peut-être même perdu des points et on ne le sait pas.

Dans tout sondage, il y a une variation normale au tour du vrai pourcentage qui doit être estimé par rapport à ce qu'on va chercher comme information. Si on mesure 37%, avec une marge d'erreur de 3 points, le vrai pourcentage qu'on essaie de mesurer avec le sondage a 95% des chances de se trouver entre 34% et 40%. Il ne faut pas focaliser sur le chiffre et les petites variations. Il faut regarder les tendances.

Il faut se rendre compte aussi que si on présente, pour un sondage de 1010 répondants, uniquement les résultats pour la population de l'île de Montréal et qu'ils représentent que la moitié des répondants du sondage, bien la marge d'erreur n'est plus de 3 points, elle est plus grande, parce que notre échantillon n'est plus 1010, il est rendu à 505.

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MLSJ: Il faut porter attention à la question qui est posée. De plus en plus, les maisons de sondages partagent leurs questionnaires. Il faut faire attention de comparer des sondages où les questions sont posées de la même façon.

Les questions peuvent également suggérer certaines réponses. Il faut aussi se méfier des choix de réponse. Le Journal de Montréaltitrait «Du jamais vu: 45% des gens pourraient changer d'idée», mais en juin, c'était 49%, parce qu'il y avait 25% qui disaient qu'ils pourraient changer d'idée et 24% qui disaient «je ne sais pas» à la question «Est-ce que votre vote est définitif?». Ça revient pas mal au même.

De plus, si un parti n'est pas nommé dans les choix d'une question, les gens n'y penseront pas nécessairement. C'est très important pour les petits partis de réussir à se retrouver dans les questions.

HP: Les sondages influencent-ils les électeurs? L'effet d'appui au meneur nommé «bandwagon» est-il réel et tangible?

RG: Il faut faire attention avec ces supposés effets des sondages. Supposons que vous êtes chef d'un parti et que vous perdez vos élections, c'est sûr que vous allez dire que c'est parce que les sondages ont influencé les gens à voter pour le meneur.

Aussi, il y a bien des gens qui vont subir un effet de démobilisation: «Le parti pour qui j'ai l'intention de voter est tellement en avance que ce n'est pas nécessaire que j'aille voter, ils n'ont pas besoin de moi.» Ou encore: «Le parti qui me plaît est tellement en retard qu'il ne gagnera jamais, donc ça ne donne rien que j'aille voter». Ces effets sont à l'inverse de celui de l'appui au meneur.

Un autre effet possible est le vote stratégique. Quand on regarde les résultats d'un sondage, ça se peut qu'il y ait des personnes qui se disent «moi, le parti politique que je ne veux absolument pas voir au pouvoir, c'est untel». Ils se disent ensuite «pour quel parti j'ai intérêt à voter pour avoir le plus de chances possible de nuire au parti que je ne veux pas voir au pouvoir?».

Tout ça mis ensemble, ça fait en sorte que les effets d'un sondage, peut-être qu'il y en a sur les individus, mais avant de dire que ça peut être un effet massif, qui va influencer le résultat d'une élection, il faudrait que tous ces effets aillent dans le même sens pour un nombre significatif de personnes, et ça c'est plus difficile à concevoir.

Est-ce que le sondage est une source significative d'influence? Dans la vie, on est influencé par un paquet de choses: notre famille, nos amis, notre éducation, notre religion, notre background culturel, par ce qu'on voit sur Internet, par les partis politiques, par les médias et par l'information qu'ils transmettent.

Une fois qu'on a mis tout ça ensemble, de dire que les sondages ont une influence significative sur le vote, moi je ne vais pas là.René Gélinas

MLSJ: Selon ce qu'a étudié la chercheuse Claire Durand, si les sondages ont une certaine influence, les effets finissent par s'annuler. Elle a aussi évalué que ce sont des gens plus éduqués et plus politisés qui ont tendance à lire les sondages. Les gens pour qui les sondages vont avoir une influence sont aussi les gens qui suivent la campagne. Dans tous les cas, ils vont changer d'idée, et les sondages sont une partie des facteurs qui vont les faire changer d'idée, comme les plateformes... ou la couleur de la caravane!

HP: Y a-t-il trop de sondages? Pourquoi?

RG: Au total, il y en a eu six [en date du 29 août], ça en fait pas mal en très peu de temps, et il va y en avoir d'autres. Mais je ne trouve pas qu'il y en a trop. Ça diversifie les sources d'information et ça permet de mieux comprendre la tendance.

De plus, ce n'est pas tout le monde qui voit passer tous les sondages. Pour que chaque auditoire de chaque médias, qu'il y ait différents sondages, ça donne la chance aux résultats de circuler à travers la population.

MLSJ: Moi, je trouve qu'il n'y aura jamais trop de sondages. Justement parce qu'un sondage, ça ne veut pas dire grand-chose: ça en prend plusieurs. Si t'as une seule maison de sondages, je ne sais pas à quel point ça fonctionne bien. Si on regarde aux États-Unis, ils ont une quantité immense de sondages.

HP: Que doit-on penser des sites de projections comme Qc125 et Too close to call?

RG: Je sais qu'il y a beaucoup de personnes qui les consultent et qui leur accordent une certaine importance. Je suis convaincu que les politiciens, pour avoir parlé avec quelques-uns, jettent un oeil là-dessus et sont intéressés.

Cela étant dit, ils font des projections avec des recettes et des méthodologies qui ne sont pas nécessairement connues de monsieur et madame Tout-le-monde. Alors j'ai de la misère à être capable de dire que c'est un bon produit ou pas, parce que je ne peux pas avoir les mains dans leur recette et évaluer leurs algorithmes et comment ils le font.

Si je prends Qc125, si leur projection était basée uniquement sur le résultat d'un seul sondage, ça ne fait pas beaucoup de répondants par comté pour baser cette projection. Mais ils utilisent aussi des données de sondages antérieurs, des informations pour chacun des comtés, l'historique de vote, la démographie. Donc c'est dur pour moi d'évaluer au final si c'est bon ou non, mais je trouve ça intéressant.

MLSJ: Il faut que les gens comprennent ce que ces sites font. Il y a beaucoup de gens qui pensent que les projections sont basées sur des sondages locaux. Non! Ce sont des sondages nationaux qui sont traduits en résultats locaux sur la base des résultats à la dernière élections, sur les changements démographiques du recensement, et d'autres informations si possible, comme Nate Silver aux États-Unis qui évalue le financement des candidats, la présence de scandales, l'avantage d'être un élu sortant qui se représente. Après ça, ils font des simulations et se retrouvent avec des chances de gagner.

Mais le problème, c'est que certains regardent ça circonscription par circonscription, et prennent ça pour la bible. J'ai un gros problème avec ça.

Les projections ne peuvent pas être plus fiables que les sondages. Mais on en a besoin parce qu'on n'a pas un mode de scrutin proportionnel. On ne peut pas faire une traduction directe entre les pourcentages dans les sondages et le nombre de sièges qu'un parti va avoir, comme je l'explique sur Prime à l'urne.