POLITIQUE
04/09/2018 14:33 EDT | Actualisé 04/09/2018 14:33 EDT

ALÉNA: le pari risqué de Justin Trudeau

Les négociations reprendront mercredi.

Christinne Muschi / Reuters
Photo d'archives de Justin Trudeau.

A la veille de la reprise des négociations sur l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), Justin Trudeau sait qu'il joue une partie risquée: trop ferme face aux Américains, il s'expose à un échec aux conséquences économiques imprévisibles. Trop souple, il sera accusé d'avoir capitulé face à Donald Trump.

"La menace de Trump sur l'ALÉNA enferme Trudeau dans une partie de poker à haut risque", a ainsi titré le Toronto Star, plus grand quotidien canadien.

A 13 mois des législatives canadiennes, le premier ministre "fait face à de la pression", mais il dispose "d'une marge de manoeuvre assez grande", dit à l'AFP Patrick Leblond, professeur à l'université d'Ottawa.

"Les Américains et les Mexicains veulent, apparemment, que tout soit réglé d'ici fin novembre, mais pour le Canada ce n'est pas si urgent", estime-t-il. "Et vraiment, la question, c'est de savoir si on va accepter à la fin un accord qui est moins bon que celui qu'on a en ce moment et avec lequel on risque de devoir vivre pour les 20, 30 prochaines années".

La principale pomme de discorde des négociations porte sur le mécanisme de règlement des différends (chapitre 19), que les Américains veulent abandonner et les Canadiens conserver, car il prévoit, en cas de litige, la constitution de panels supranationaux, indépendants de la justice américaine.

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"Il y a un consensus politique au Canada autour de la question du chapitre 19, et si jamais le gouvernement recule sur cette question, ce sera assez grave pour le gouvernement et pour M. Trudeau", avertit Antonia Maioni, politologue à l'université McGill à Montréal.

"C'est le risque principal pour M. Trudeau et pour l'économie du pays en général", dit-elle à l'AFP.

"Rhétorique"

Sur le plan intérieur, le premier ministre libéral a subi la semaine dernière un revers important avec la suspension par la justice de l'agrandissement d'un oléoduc jugé "stratégique".

Mais son parti demeure en avance sur l'opposition conservatrice et social-démocrate au Parlement d'Ottawa, selon les derniers sondages, et la cote de popularité du premier ministre n'a rien à envier à celle de ses deux principaux adversaires.

Les Etats-Unis ont conclu en début de semaine dernière un accord séparé avec le Mexique pour moderniser l'ALÉNA qui lie les trois pays d'Amérique du Nord depuis 1994, et que le président américain juge injuste.

Washington et Ottawa cherchent maintenant un terrain d'entente pour que le Canada puisse s'y associer, mais vendredi, au moment même où un accord semblait se profiler, la ministre canadienne des Affaires étrangères Chrystia Freeland avait brutalement mis fin aux discussions avec le représentant américain Robert Lighthizer en raison de propos désobligeants tenus par le président américain.

Reinhard Krause / Reuters
Photo d'archives de Justin Trudeau et la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland.

Donald Trump a maintenu la ligne dure pendant le week-end, menaçant d'expulser le Canada de l'ALÉNA alors que les négociations doivent reprendre mercredi.

"Oui, M. Trump va dire les pires choses possibles sur le Canada (...). Il a (encore récemment) annoncé que le reste du monde profitait des Etats-Unis, mais c'est de la rhétorique et il ne faut pas trop s'en faire", relativise Patrick Leblond. "M. Trump, il faut faire attention à ce qu'il dit par rapport à ce qu'il fait".

Un capotage des négociations suscite pourtant bien des craintes au Canada, immense pays regorgeant de matières premières pour qui le maintien d'une frontière ouverte est un impératif vital compte tenu de l'étroitesse de son marché intérieur de 37 millions de personnes.

Le Canada et les Etats-Unis sont des partenaires commerciaux privilégiés, avec des échanges de biens et services ayant totalisé 673 milliards de dollars américains en 2017, soit 1,3 million chaque minute, selon les chiffres officiels américains.

Le Canada réalise les deux tiers de son commerce international avec son voisin du sud, tirant ainsi 20% de son produit intérieur brut. Mais le commerce avec le Canada est aussi important pour les Etats-Unis, car 12,5% de leurs exportations y aboutissent, selon la banque Nomura.