BIEN-ÊTRE
19/08/2018 11:57 EDT | Actualisé 19/08/2018 11:59 EDT

Je me suis installée à lʼautre bout du monde pour cacher ma vie à mes parents

«Pour les choix majeurs de ma vie, ils ne se soucient en rien de respecter ma liberté. Alors pour les empêcher de me diriger, je mène une vie cachée à plus de 10 000 km dʼeux.»

Shin Hye
The author and her boyfriend.

"Alors, tu nʼas toujours pas de petit ami?" mʼa lancé ma mère il y a quelques jours, pendant notre appel hebdomadaire. Jʼai échangé un regard avec lʼhomme qui partage ma vie, alors assis à côté de moi, avant dʼéluder avec un petit rire nerveux. Je me suis demandé si elle me croyait vraiment: à déjà 25 ans, nʼêtre jamais sortie avec qui que ce soit...

Si mes parents ignorent tout de Corado, mon compagnon depuis six ans, cʼest pour plusieurs raisons. Déjà, il nʼest pas coréen — mais cela, encore, ne poserait pas trop de problèmes sʼil ne portait pas de piercings ou sʼil avait un diplôme universitaire. Par contre, jamais ils ne pourraient passer outre son apparence extérieure et son mode de vie peu conventionnel; peu importe quʼil soit par ailleurs un homme plein dʼhumanité et dʼintelligence, qui a su se tracer son propre chemin.

Mes parents ont des aspirations très précises sur toutes les facettes de ma vie, y compris sentimentale. Lʼaspect physique, lʼéducation et la philosophie quotidienne de Corado ne correspondent en rien à leur vision du partenaire idéal.

Ayant passé la majeure partie de leur existence en Corée, ils sont très attachés aux traditions. Ils avaient déjà plus de 40 ans lorsque je suis venue au monde. Contrairement à eux, ma jeunesse mʼa menée dʼune culture à une autre, étudiant aussi bien dans mon pays natal quʼen Chine et au Canada. Ils adoraient me dire que jʼavais été leur "petit miracle", car ils se croyaient trop vieux pour avoir un autre bébé. Puis ils me racontaient les affres de ma naissance: prématurée de moins de 2 kg à la peau aussi fine que du papier, je souffrais dʼun sepsis néonatal.

Mais jʼai tout de même survécu, et depuis, ils nʼont cessé de voir en moi cette petite créature vulnérable qui avait tant besoin dʼeux.

Une autre de leurs histoires préférées: le jour de notre retour à la maison, ils ont expliqué à leur aînée de quatre ans que sʼils venaient soudainement à mourir, ce serait à elle de devenir ma nouvelle maman. Les liens du sang sont quelque chose dʼessentiel, et au sein dʼune famille, chacun doit toujours prendre soin des autres.

Quand après le lycée, jʼai décidé de poursuivre mes études à lʼétranger, il nʼy a donc rien dʼétonnant à ce quʼils aient voulu que je rejoigne ma sœur au Canada. Ils insistaient pour que je choisisse la même province, la même ville et jusquʼà la même université. Les membres dʼune famille doivent rester le plus possible ensemble, et bien quʼarrivé à lʼâge adulte, leur petit bébé fragile avait encore besoin quʼon sʼoccupe de lui.

Adolescente, je rêvais dʼindépendance, dʼun nouveau pays ou dʼune nouvelle ville où je pourrais repartir de zéro — tracer mon propre chemin, être moi-même sans avoir à me soucier de l'opinion de mes parents.

Leur amour pour moi est immense, je nʼai jamais eu de doute là-dessus. Mais dans sa volonté de protection, cette affection devient si envahissante que je mʼen suis souvent sentie suffoquée.

Partir, ce nʼétait pas seulement mettre une distance physique entre mes parents et moi; je leur montrais aussi que je pouvais vivre sans eux.

En Corée, à mon entrée en primaire, ils craignaient que leur petite chérie si effacée ne parvienne jamais à se faire des amis. Lors dʼune réunion parents-professeurs, ma mère sʼen est inquiétée auprès de mon institutrice, lui expliquant que jʼétais extrêmement timide et vulnérable. Lʼenseignante lʼa dévisagée avant de remarquer: "Vous semblez vraiment mal connaître votre fille".

Ce sont des moments de la sorte qui ont nourri mon désir de mʼéloigner dʼeux à tout prix. Adolescente, je rêvais dʼindépendance, dʼun nouveau pays ou dʼune nouvelle ville où je pourrais repartir de zéro — tracer mon propre chemin, être moi-même sans avoir à me soucier de leur opinion. Pour bien des enfants, il suffit pour cela de sʼinstaller dans leur propre appartement, jʼimagine — mais dans mon cas, la séparation nécessaire prenait de tout autres proportions. Jʼen étais déjà sûre: il me faudrait quitter la Corée.

Alors quand le moment est venu de me préoccuper de mes études supérieures, jʼai opté pour une université occidentale, mʼembarquant pour lʼautre bout du monde. Partir, ce nʼétait pas seulement mettre une distance physique entre eux et moi; je leur montrais aussi que je pouvais vivre sans eux. Mais ce choix de mʼexpatrier mʼimposait dʼhabiter avec ma sœur; même si jʼaurais préféré quʼil en soit autrement, jʼignorais comment mʼy prendre face à deux parents inquiets qui voyaient encore en moi ce nourrisson malade quʼils avaient ramené de lʼhôpital.

Pour tout ce qui touche aux choix majeurs de ma vie, quel que soit mon âge, ils ne se soucient en rien de respecter ma liberté. Comment mʼaffirmer et poser des limites alors quʼils sont si convaincus que je suis incapable de mʼassumer ou de prendre les bonnes décisions sans leur avis?

Pour les empêcher de me juger ou de chercher à me diriger, je mène une vie cachée, à plus de 10 000 km dʼeux. Je leur parle de mes réussites afin de leur prouver mes capacités, mais me garde de partager mes projets. Je ne leur dévoile les choses quʼaprès coup. Consciente de leurs bonnes intentions, je voudrais ne jamais avoir à les décevoir. Je les aime, et je sais quʼils mʼaiment aussi... Alors même si, bien sûr, notre relation nʼa rien dʼidéal, cʼest ainsi que cela fonctionne dans ma famille.

Tout projet nʼayant pas lʼapprobation dʼumma et dʼappa [maman et papa en coréen] était forcément dangereux.

Jʼai passé la majeure partie de mon enfance en Chine, fréquentant une école internationale. Là, jʼétais entourée de camarades venus dʼautres continents, et leurs échanges avec leurs parents me semblaient tellement plus simples... Aujourdʼhui encore, en comparant mon expérience à celle de mes connaissances, je réalise que beaucoup ont sûrement du mal à me comprendre. Je leur ai toujours envié cette facilité à se faire accepter par les leurs, à force de dialogue et de franchise.

Chez moi, on ne sʼouvre que rarement de ses sentiments ou de ses rêves. Mes parents nʼont pas eu une existence facile, et leur préoccupation première a toujours été de sʼassurer que ma sœur et moi puissions survivre et réussir. Ils étaient donc soucieux de limiter toute prise de risque, ce qui implique notamment de toujours consulter les personnes qui vous veulent du bien. Autrement dit, tout projet nʼayant pas lʼapprobation dʼumma et dʼappa [maman et papa en coréen, N.D.T.] était forcément dangereux.

Quand jʼai choisi de mʼorienter vers les lettres et les sciences humaines, ils se sont étonnés que jʼopte pour une voie qui, selon eux, ne mènerait jamais à un emploi stable. Bien quʼils nʼexpriment que de lʼinquiétude, je me suis sentie coupable que ma décision nʼait pas répondu à leurs attentes. Je me suis aussi rendu compte que malgré toute cette distance mise entre nous, je conservais le désir de leur épargner angoisse et contrariété, et que leur désaccord me faisait mal.

Tout cela mʼa même conduite à opter pour une double licence, étudiant également lʼéconomie. Mais mes résultats ont chuté au point de me contraindre à demander ma réadmission dans le programme initial, signe évident que je ne pouvais me permettre de les laisser mʼinfluencer.

Face à lʼinterminable liste de nos désaccords potentiels, jʼai réalisé que la majeure partie de ce qui me rend heureuse échappe tout simplement à leur entendement... Et vu le mal que leur déception et leur désapprobation ont pu me faire dans le passé, je tiens à mʼépargner cette épreuve.

Après cela, je me suis juré de faire ce quʼil fallait pour préserver aussi mon bonheur de leur jugement. Le culte du secret a alors commencé à dominer ma vie. Je voulais me faire faire des piercings et des tatouages, mais comme mes parents auraient détesté cela, je me suis assurée quʼils soient faciles à cacher. Je voulais des chiens, et à leurs yeux, posséder un animal nʼétait quʼun gaspillage inutile. Aujourdʼhui, je possède deux compagnons à quatre pattes, avec lesquels je pratique même des sports canins (qui occupent la majeure partie de mes week-ends). Je voulais écrire, et eux pensaient que cela ne pourrait jamais être quʼun "hobby" — si bien quʼils ignorent tout de ma carrière de rédactrice freelance.

Lorsquʼils sont venus assister à ma cérémonie de convocation [lʼun des événements marquants organisés autour de lʼobtention du diplôme, N.D.T.], mon compagnon est temporairement parti loger ailleurs, emportant avec lui mon chien (je nʼen avais quʼun à lʼépoque) et tous les signes susceptibles de trahir ma double vie. Jʼai complètement changé de style vestimentaire, portant même des couleurs — rien à voir avec mon habituelle garde-robe noire! Jʼai aussi retiré mes piercings, et sélectionné une teinture acceptable pour mes cheveux (du roux — le bleu aurait vraiment été trop excentrique).

Face à lʼinterminable liste de nos désaccords potentiels, jʼai réalisé que la majeure partie de ce qui me rend heureuse échappe tout simplement à leur entendement... Et vu le mal que leur déception et leur désapprobation ont pu me faire dans le passé, je tiens à mʼépargner cette épreuve. Ils me considèreront toujours comme une enfant, plutôt quʼune jeune femme aussi capable quʼeux dʼappréhender le monde.

Jʼaimerais pouvoir leur dire simplement "Umma, Appa, ne vous inquiétez pas. Je suis vraiment heureuse et épanouie telle que je suis".

Je ne vois toujours pas comment leur dévoiler ce quʼest vraiment ma vie, avec tous ses secrets: mon compagnon, mes animaux et toutes ces petites choses qui forment mon identité. Je nʼai pas su leur expliquer que ce sont là autant de points positifs qui me font du bien, même sʼils sont à mille lieues du "chemin idéal" quʼils envisagent pour leur fille.

Je sais quʼà long terme, il me faudra leur en dire plus sur qui je suis vraiment. Jʼavance progressivement dans cette direction, et je suis sûre que quand cette conversation finira par arriver, elle représentera un soulagement. Mentir nʼa jamais été dans mes intentions, mais ma philosophie est si éloignée de leur conception du succès... Je nʼai pas encore trouvé le courage de leur révéler ma réalité.

Jʼaimerais pouvoir leur dire simplement "Umma, Appa, ne vous inquiétez pas. Je suis vraiment heureuse et épanouie telle que je suis". Mais en attendant, je reste cette jeune femme de 25 ans qui mène une vie secrète, avec deux chiens et un compagnon dont ses parents ignorent tout.

Ce blog, publié à lʼorigine sur le HuffPost américain, a été traduit par Guillemette Allard-Bares pour Fast For Word.