POLITIQUE
19/08/2018 08:45 EDT | Actualisé 19/08/2018 08:47 EDT

Taschereau, village gaulois dans la région de Québec

Une lutte serrée s’annonce dans l’ancienne circonscription d’Agnès Maltais.

Catherine Levesque/Facebook Svetlana Solomykina

QUÉBEC - Taschereau est l'une des seules circonscriptions qui pourrait résister à la vague caquiste dans la région de Québec. Après le départ de la péquiste Agnès Maltais, réélue sans interruption depuis les 20 dernières années, les quatre principaux partis tentent le tout pour le tout pour lui succéder.

Le PLQ tente sa chance de nouveau

Dans le quartier Saint-Sauveur, au pied de la côte Salaberry, une poignée de bénévoles met la touche finale à la toute nouvelle Oasis Sauvageau. Les dernières heures ont été passées à nettoyer le lieu, qui était empli de déchets et de seringues, et à installer des lumières et du mobilier tout simple qui pourra être utilisé par les résidents aux alentours.

À l'origine du projet : Florent Tanlet, candidat libéral dans Taschereau, qui a acheté un condo à deux pas de là. Il espérait pouvoir aménager un terrain de pétanque – vous aurez deviné qu'il est d'origine française – mais espère que le projet prendra forme l'année prochaine. Pour l'instant, l'heure est au 5 à 7 et aux hot-dogs.

«Je pense que dans Taschereau, on a un sentiment d'appartenance qui est ultra fort, dit-il, accosté sur la nouvelle table à pique-nique. On le voit aujourd'hui dans le parc. C'est là où il y a la communauté gaie, c'est là où il y a des communautés culturelles, c'est là où il y a les communautés religieuses. On a de tout à Taschereau. Puis c'est cette mixité sociale qui en fait la beauté.»

Courtoisie Équipe Florent Tanlet
Florent Tanlet lors de l'inauguration de l'Oasis Sauvageau.

Taschereau est située en plein cœur de la Ville de Québec. Elle comprend tant la colline parlementaire que le Vieux-Québec, ainsi que les quartiers avoisinants de Saint-Jean-Baptiste, Montcalm, Saint-Roch, Saint-Sacrement ainsi qu'une portion de Saint-Sauveur.

Selon les dernières estimations de Qc125, la Coalition avenir Québec (CAQ) est légèrement en avance sur le Parti québécois (PQ), ce qui vient brouiller les cartes. Le Parti libéral du Québec (PLQ) est quant à lui pas trop loin derrière, puis Québec solidaire (QS) est en quatrième position. Le résultat de chacun des quatre principaux partis est assez serré, ce qui vient brouiller les cartes.

M. Tanlet s'est établi à Québec en 2003, où il a obtenu un baccalauréat en communication publique de l'Université Laval. Il a par la suite œuvré au sein d'organismes communautaires, tout en occupant des postes de gestion, de marketing et de recherchiste pour divers festivals, dont le Festival d'été de Québec, et chez TVA.

C'est à la suite qu'il a décidé de s'impliquer en politique et a joint le personnel libéral en 2012 – lorsque le PLQ était dans l'opposition. «Quand je suis arrivé au Québec, il fallait que je fasse mon choix. Je ne peux pas dire que je suis libéral de père en fils!»

Se portant candidat en 2014, il a causé la surprise, alors qu'il a perdu la circonscription par 451 voix. Il a par la suite sillonné les couloirs de l'Assemblée nationale, comme attaché de presse de la ministre du Travail, Dominique Vien. Il a quitté son emploi à la fin de la session parlementaire pour se concentrer sur sa campagne.

Je pense qu'il faut avoir le cœur à la bonne place si tu veux être candidat dans Taschereau.Florent Tanlet, candidat du PLQ

Même s'il se considère un peu plus à «gauche», le candidat défend les actions de son gouvernement dans les quatre dernières années. À son avis, la «rigueur budgétaire» qui a marqué la première partie du mandat du gouvernement Couillard aura eu des effets bénéfiques à long terme. «Oui, on a dû passer par ce redressement-là, mais je pense que c'était pour le mieux», justifie-t-il.

«Pour l'avoir vu de l'intérieur, comme attaché de presse, je me dis qu'il y a quand même de super belles choses qu'on fait en politique, peu importe le parti. Souvent, ce que tu vas voir dans les médias, à tort ou à raison, c'est souvent le côté négatif», déplore-t-il.

La vague de changement qui s'annonce dans la région de Québec aura-t-elle raison de ses ambitions? M. Tanlet croit fermement qu'il pourra mettre de l'avant les valeurs de tolérance et d'ouverture qui caractérisent la circonscription. «Je pense qu'il faut avoir le cœur à la bonne place si tu veux être candidat dans Taschereau.»

L'opération séduction de la CAQ

Un peu plus loin, Svetlana Solomykina arrive à pas rapides vers notre lieu de rendez-vous. La candidate de la CAQ troque ses chaussures de course pour des souliers avec de petits talons, puis commence à serrer des mains devant l'épicerie Métro de Saint-Roch.

«Êtes-vous pour les riches ou pour les pauvres?» lui demande un passant, curieux de savoir pourquoi la candidate bien mise et à l'air distingué veut ravir son vote.

«Moi, je suis pour les deux. Pour moi, il n'y a pas de riches ou de pauvres – il y a les gens riches de cœur et de conviction. Sincèrement, je viens d'un milieu pauvre», lui répond-t-elle, en lui décrivant son village natal en Russie.

Instagram/svetlanasolomykinacaq
Svetlana Solomykina a passé l'été à se présenter et à serrer des mains.

L'homme – qui hésitait entre Québec solidaire et la CAQ – se laissera finalement amadouer. «En tout cas, vous êtes convaincante», laisse-t-il tomber, en lui disant qu'elle a de «bonnes chances» d'avoir son vote.

«Et François Legault est nationaliste, ne l'oubliez pas. Il n'est pas séparatiste», claironne son directeur de campagne, Jean-Guy Lemieux, aussi ex-député libéral.

Après la chute du mur de Berlin, l'ambassade de France a invité Mme Solomykina à faire sa maîtrise en sciences à Paris. C'est là qu'elle a rencontré son conjoint, un gars de Québec, qu'elle a ensuite suivi jusqu'ici. Elle a ensuite fait son doctorat en philosophie (sciences) à l'Université Laval.

La mère de deux adolescents a connu une carrière en affaires et a siégé sur divers conseils d'administration, dont dans la fonction publique avant de décider de se lancer en politique.

Mme Solomykina a eu sa carte du Parti libéral du Québec afin de pouvoir assister à divers comités, mais dit qu'elle n'a jamais milité pour le parti. N'étant pas souverainiste, elle a écarté d'emblée le Parti québécois et Québec solidaire de ses options.

Mon père, avant de mourir, m'a dit : "Svetlana, si tu ne partages pas tout ce que tu accumules dans ta vie, ça ne sert à rien."Svetlana Solomykina, candidate de la CAQ

À son avis, il est «tout à fait légitime» d'avoir soupesé ses options afin de prendre une «décision éclairée». Elle se défend toutefois d'être opportuniste en raison des sondages prometteurs pour la CAQ, puisqu'elle a décidé de se présenter pour le parti de François Legault avant que Mme Maltais annonce son retrait de la vie politique.

Si elle se dit «optimiste, mais pas naïve» quant à ses chances de remporter la circonscription, Mme Solomykina a l'intention de tout mettre en œuvre afin de démontrer aux électeurs qu'elle a l'intention de les servir. Une façon de redonner ce que la vie lui a donné, selon elle.

«Mon père, avant de mourir, m'a dit : "Svetlana, si tu ne partages pas tout ce que tu accumules dans ta vie, ça ne sert à rien." Donc, tu dois toujours partager au quotidien, peu importe ce que la vie te donne.»

La candidate se dirige ensuite vers L'Arche L'Étoile, qui accueille des personnes vivant avec une déficience intellectuelle. Elle leur a promis des muffins. Sur le chemin, elle croise deux hommes qui traînent devant le pub Chez Girard – des convertis, eux aussi.

«Depuis que je vous connais, j'aime la politique!» dit l'un d'entre eux.

Le PQ tente de conserver ses acquis

Diane Lavallée avait d'abord refusé lorsqu'Agnès Maltais l'a approchée la première fois pour qu'elle tente de lui succéder comme députée dans Taschereau. Mme Maltais est revenue à la charge. Après mûre réflexion, Mme Lavallée a décidé de tenter sa chance.

«Moi, j'y vais par conviction. On ne peut quand même pas me taxer d'opportunisme de me présenter pour le Parti québécois dans le contexte actuel!», dit-elle d'entrée de jeu, autour d'un café au Musée national des beaux-arts du Québec.

Mme Lavallée s'est fait connaître d'abord comme présidente de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (FIIQ), pendant la grève générale de 1989, où les infirmières refusaient de faire des heures supplémentaires. Elle a ensuite été sous-ministre adjointe, présidente du Conseil du statut de la femme et curatrice publique du Québec.

Catherine Levesque
Une dame âgée se souvient de Diane Lavallée comme de l'ancienne présidente de la FIQ, un syndicat d'infirmières.

Ces jours-ci, celle qui se décrit comme une «fille d'action» s'occupe de l'accueil et de l'intégration des réfugiés, préside la campagne de financement au Centre multiethnique de Québec et siège sur différents conseils d'administration, en plus d'être consultante en gestion.

«Les problématiques des gens de Taschereau, je les connais, dit-elle. Je les ai défendus dans des vies antérieures. J'arrive avec mon bagage, avec mon ADN, qui est une femme de défense des droits, une femme qui est très près des gens, qui est à l'écoute et qui a démontré par le passé que non seulement elle avait des idées, qu'elle avait de la vision, mais qu'elle était capable de mettre en application ses idées pour faire avancer les choses.»

Ce n'est pas parce que Mme Maltais était là pendant 20 ans et qu'elle a fait un excellent travail que c'est acquis.Diane Lavallée, candidate du PQ

Elle fustige les réformes en santé du ministre libéral de la Santé, Gaétan Barrette, qui ont fait «plus de mal que de bien», selon elle, tout comme les promesses de la CAQ, qu'elle juge «irréalistes». «La population n'est pas naïve», ajoute-t-elle, en promettant de démontrer les incohérences du parti en tête dans les sondages lors de la campagne.

À l'extérieur du musée, le regard d'une dame âgée en chaise roulante s'illumine lorsqu'elle reconnaît la candidate. «Vous étiez la présidente des infirmières...», laisse-t-elle s'échapper. D'un naturel désarmant, Mme Lavallée lui prend la main et lui demande quelles sont ses conditions dans son centre d'accueil. Elle s'indigne du coût, beaucoup trop élevé à son avis.

Malgré son expérience et son bagage, Mme Lavallée dit qu'elle devra trimer dur pour faire sa place dans la circonscription. «Tout n'est pas gagné. C'est du travail. Ce ne sera pas facile. Moi, je ne prends rien pour acquis. Ce n'est pas parce que Mme Maltais était là pendant 20 ans et qu'elle a fait un excellent travail que c'est acquis.»

Le facteur QS brouille les cartes

Catherine Dorion grimace lorsqu'elle voit son propre visage trop maquillé à son goût sur les tracts de Québec solidaire : «Ma mère m'a dit : "T'as l'air d'une méchante de soap américain!"» Il faut tout de même les distribuer, dit-elle.

Son équipe de bénévoles – ils sont plus de 200 – sont à pied d'œuvre tous les mercredis soirs depuis la mi-avril afin de mieux faire connaître le parti et de récolter des signatures en brandissant leur proposition-phare : l'assurance dentaire universelle.

Catherine Dorion est un visage connu dans la circonscription. C'est la troisième fois qu'elle se présente – en 2012 et en 2014, elle était candidate pour Option nationale (ON). Après la fusion d'ON et de QS, les membres l'ont choisie comme candidate au terme d'une investiture serrée.

Catherine Levesque
Catherine Dorion a fait face à une salve de questions d'un trio bien curieux.

La mobilisation créée par l'investiture était telle que Taschereau est maintenant la circonscription où Québec solidaire compte le plus de membres dans la province.

«Nous, on sait depuis le début qu'on n'est pas exclus. On sait que c'est une course à quatre», déclare la candidate, qui croit réellement en ses chances de faire une percée en dehors de Montréal.

«Amir [Khadir, le député solidaire sortant dans Mercier,] est venu faire du porte-à-porte avec moi, il y a quelques semaines, puis il disait : Je sens la même ambiance que la première fois que j'ai gagné dans Mercier.»

La comédienne et auteure tombe face à face avec des amis musiciens et les urge d'aller voter le 1er octobre. Manon Massé a été élue dans la circonscription montréalaise de Sainte-Marie-Saint-Jacques avec une avance de 91 voix, alors tous les votes comptent, leur rappelle-t-elle.

On n'est pas les pelleteux de nuages, on n'est pas les hippies. C'est fini, cette époque-là.Catherine Dorion, candidate de QS

«On n'est plus comme... les "pas sérieux". En tout cas, ici, ce n'est pas l'accueil qu'on a, fait valoir Catherine Dorion, entre deux poignées de mains. On n'est pas les pelleteux de nuages, on n'est pas les hippies. C'est fini, cette époque-là.»

Elle croise ensuite trois hommes qui la reconnaissent, du temps où elle était barmaid au bar Le Quartier de lune dans Limoilou. Ils ne sont pas convaincus que Mme Massé a l'allure d'une future première ministre.

«René Lévesque, en apparence, n'était pas très beau ni très grand, mais il a été un grand premier ministre», leur répond-t-elle, du tac au tac.

Il est près de 20h. Catherine Dorion repart en vélo, comme lorsqu'elle est arrivée, pour l'heure du dodo de ses deux petites filles. Comme quoi la vie suit son cours, même à l'aube d'une campagne électorale.

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