POLITIQUE
12/08/2018 07:00 EDT | Actualisé 14/08/2018 11:17 EDT

Les producteurs laitiers dénoncent les gérants d'estrade de la gestion de l'offre

«J’ai de la misère à concevoir que tout le monde a son mot à dire là-dessus.»

Le HuffPost Québec a fait un détour par l'Expo agricole de Rimouski pour observer les plus belles vaches de la région.
Catherine Levesque
Le HuffPost Québec a fait un détour par l'Expo agricole de Rimouski pour observer les plus belles vaches de la région.

Le HuffPost Québec est en tournée pour approfondir les enjeux qui préoccupent les acteurs et les citoyens de diverses régions du Québec, dans le cadre des élections provinciales. Haro sur... le Bas-Saint-Laurent!

RIMOUSKI – «Beaucoup d'élégance au niveau des jarrets. [...] Voici des bons pis comme je les aime!»

Le juge Yvon Chabot observe avec attention les vaches qui défilent devant lui lors de l'Expo agricole de Rimouski. Les bêtes, divisées en diverses catégories selon leur date de naissance, sont présentées sous le plus beau jour afin que leurs éleveurs se méritent un prix.

De cette façon, elles pourront prendre de la valeur, tout comme leurs descendants.

M. Chabot note des vaches de la sorte depuis plus de 27 ans. Originaire de Victoriaville, il a grandi sur une ferme laitière, que ses frères ont repris. Pour sa part, il s'est dirigé vers le commerce des embryons. Les producteurs qui paradent leurs génisses et leurs vaches devant lui sont donc de potentiels clients.

Catherine Levesque
Yvon Chabot explique son langage coloré quand vient le temps de juger les vaches: «Ça vient avec l'habitude, un peu.»

Mais pour l'instant, il se contente de les noter selon leurs qualités génétiques et laitières, avec un vocabulaire et un champ lexical qu'il enrichit de fois en fois.

«La vache laitière, avant tout, il faut qu'elle produise du lait. Une vache qui est large, qui a le pis soudé et haut, ce sont des critères très importants, observe-t-il en entrevue. Il faut que la vache soit capable de marcher aisément, parce qu'elle est moins susceptible d'avoir un accident. On cherche une vache qui est large, qui peut consommer beaucoup de fourrage pour se transformer en lait.»

Quand Mère Nature s'acharne

Les deux dernières années ont été difficiles en raison de la sécheresse qui sévit dans la région. Certains producteurs ont été obligés de se procurer du foin, parfois de moins bonne qualité et plus cher, à plusieurs centaines de kilomètres de leur ferme pour nourrir leur troupeau.

«L'année passée, on a épuisé nos réserves. On n'a plus d'eau, les fourrages ne poussent pas. Il faut aller chercher du foin à l'extérieur et il coûte plus cher, témoigne Jean-Marc Bourdeau, de la ferme Cotopierre de Rimouski. Quand il n'y en a pas chez le voisin, il n'y en a pas dans la région, il n'y en a pas près d'ici. Donc on se déplace de l'autre côté de Québec, jusqu'à Sherbrooke, pour aller chercher du foin.»

C'est important que les producteurs laitiers tiennent un contact avec le citadin.Jean-Marc Bourdeau, producteur laitier

«Je sais que ce que je vais leur donner, c'est moins de la qualité, se désole Luc Martin, propriétaire de la ferme Macpes à Saint-Narcisse. C'est un peu comme si elles mangeaient des pâtes à chaque jour! Je vais leur combler l'estomac, l'animal ne beuglera pas, mais je vais être obligé de compléter avec des grains, des suppléments protéiques pour tenter de rétablir ma ration.»

Malgré tout, les deux producteurs ont consacré du temps et de l'énergie pour présenter leurs vaches à l'expo agricole. Il faut séparer les animaux en compétition au moins un mois d'avance, changer leur alimentation avec du foin long, sans oublier de les dompter afin qu'elles paradent de façon impeccable devant les centaines de curieux venus les voir dans les estrades.

Avant de les faire venir en ville, elles sont lavées, rasées, dorlotées. «On ne fait pas de choses qui dérangent l'animal. On les met belles!» dit M. Bourdeau, qui s'est mérité une mention d'honneur au terme de la compétition.

Une période de vache maigre

M. Chabot admet que ça prenait un «surplus de motivation» pour les éleveurs de participer à l'expo agricole cette année, en raison du manque de foin et du portefeuille plus serré. Dans son discours de clôture, après avoir décerné les prix, il a d'ailleurs salué tous ceux qui sont venus exposer leurs bêtes contre vents et marées.

«Ce sont des dépenses supplémentaires aussi, de venir à l'exposition et l'argent va être un petit peu plus serré cette année», note-t-il. Le juge ne se dit cependant pas déçu de la qualité des bêtes présentées lors de l'édition 2018.

Catherine Levesque
Les vaches sont entraînées à se parader devant les participants pour ensuite être jugées.

Ça fait des années que M. Bourdeau participe aux expositions, qu'il considère comme une passion, mais aussi comme un «beau milieu d'échange» avec les gens de la ville.

«C'est important que les producteurs laitiers tiennent un contact avec le citadin. Il faut démontrer qu'on est quand même importants. On a de moins en moins de place au niveau politique, mais il faut démontrer que c'est quand même nous qui nourrissons le Québec.»

«Moi, j'aime ça, montrer à un jeune c'est quoi une vache et d'où vient le lait! Le lait, ça ne vient pas d'une usine! C'est un producteur qui trait la vache à tous les matins.»

Les gérants d'estrade et les fake news

Il n'y a pas que Mère Nature qui s'acharne contre les producteurs laitiers. Le contexte économique incertain, dans la foulée des négociations de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), leur font tout aussi mal.

Plus récemment, c'est l'ancien premier ministre canadien Brian Mulroney qui suggérait de faire des concessions sur le système de gestion de l'offre pour amadouer les Américains.

M. Martin, de la ferme Macpes, dénonce les «faussetés propagées» à propos de ses conditions de vie – comme si tous les gens qui achetaient un cartel étaient millionnaires. Il n'y a rien de plus faux, dit-il.

La gestion de l'offre, c'est moi, c'est mon père, c'est mon grand-père, c'est tout le monde qui l'a structuré, qui l'a mis en place, qui l'a payé.Luc Martin, producteur laitier

«J'ai 44 ans et je travaille 80 heures par semaine. Il n'y a pas beaucoup de monde qui accepterait de faire ce job-là. On le fait par passion. Personne ne nous doit rien pour ça. On le fait parce que c'est un choix. Mais je suis vexé par du colportage non fondé à tous les niveaux.»

«La gestion de l'offre, c'est moi, c'est mon père, c'est mon grand-père, c'est tout le monde qui l'a structuré, qui l'a mis en place, qui l'a payé. Donc, j'ai de la misère à concevoir que tout le monde a son mot à dire là-dessus, fait-il valoir. Je ne dis pas que la gestion de l'offre ne mérite pas quelques ajustements, mais de là à dire qu'il faut l'anéantir sous le seul prétexte de l'équilibre de la liberté économique... je pense qu'il y en a qui l'échappent.»

Des «promesses de politiciens»

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a répliqué qu'il était «impensable» de faire des concessions sur la gestion de l'offre, comme le suggérait M. Mulroney, et a promis de défendre le modèle «coûte que coûte».

Alexandre Proulx, qui est copropriétaire de la ferme Adelme Proulx & fils inc. à Saint-Anaclet, s'inquiète plutôt des promesses du premier ministre Justin Trudeau. «Des fois, on a de la misère à le croire. Personnellement, il a l'air de vouloir y tenir, mais ce sont des promesses de politiciens. Il faut qu'il continue de soutenir ça. Les États-Unis n'attendent que ça : qu'il y ait une brèche pour rentrer au pays.»

M. Bourdeau, de son côté, avance qu'il y aurait peut-être moyen de moderniser la gestion de l'offre, puisque le système a été mis en place dans les années 70. Mais de là à l'abolir complètement, pas question, selon lui.

De toute façon, dit-il, il ne pense pas que le consommateur va payer moins cher son lait s'il n'y a plus de gestion de l'offre, puisque ce sont les multinationales qui pourraient empocher la différence.

Avant de rejoindre les autres gagnants pour un petit verre de mousseux, il ajoute : «Il ne faut pas se lamenter non plus, on ne veut pas être pris en pitié. Mais je pense qu'on pourrait être reconnus un peu plus au niveau politique.»

Les producteurs non plus ne savent pas pour qui voter en octobre...

Catherine Levesque

«J'ai toujours penché plus pour le Parti québécois, mais depuis que Pauline [Marois] est partie, j'ai un peu de la misère avec Jean-François Lisée. Sincèrement, je ne le connais pas assez. Peut-être qu'il ne vient pas chercher les gens de mon âge. Il ne dit rien qui vient m'attirer personnellement. Sérieux, je ne sais pas pour qui je vais voter.»

- Alexandre Proulx, ferme Adelme Proulx & fils inc. à Saint-Anaclet et agronome de formation

Catherine Levesque

«Je trouve ça drôle un petit peu que tout le monde a l'air à dire qu'il faut changer. Je suis plus rationnel que ça. On va prendre le temps de voir comment ça va aller... mais tout le monde veut changer comme s'il faut changer!»

- Luc Martin, propriétaire de la ferme Macpes à Saint-Narcisse