DIVERTISSEMENT
09/08/2018 14:32 EDT | Actualisé 09/08/2018 14:32 EDT

La nouvelle catégorie «film populaire» des Oscars, une insulte au public?

«Cette tentative maladroite d'accroître les cotes d'écoute de la cérémonie est dʼun populisme éhonté...»

Marvel Studios

Dans leurs efforts pour sʼaligner sur les médias et lʼindustrie du divertissement américains, les Oscars viennent de commettre une grossière erreur.

Aux abois après avoir enregistré cette année lʼaudience la plus faible de son histoire, lʼAcademy of Motion Picture Arts and Sciences, en charge de la prestigieuse cérémonie, a annoncé mercredi la création dʼune nouvelle catégorie censée honorer une «réalisation remarquable pour un film populaire».

On attend encore de savoir comment elle compte définir un film populaire. Et dʼailleurs, comment sera organisé le vote? Ce nʼest pas non plus précisé.

Alors, quel est le sens de tout cela? Cʼest très simple: lʼorganisation la plus renommée d'Hollywood vient dʼinsulter lʼensemble des créateurs et des fans de cinéma, dans le seul but de pouvoir promettre à la chaîne ABC [qui retransmet la cérémonie aux États-Unis] une émission assez «divertissante» pour mériter ses trois heures de retransmission.

Le grand problème de cette nouvelle catégorie, cʼest sa prétention. Le message implicite: les œuvres nommées dans les autres — y compris celle du meilleur film, distinction ultime pour toute lʼindustrie cinématographique — ne répondent pas à ce critère ou sont déconnectées du public. Mais le dernier vainqueur, The Shape of Water, nʼa-t-il pas engrangé plus de 195 millions de dollars de recettes dans le monde? Nʼest-ce pas un bon indice de popularité?

Pas en 2018, apparemment. Non, de nos jours, un film «populaire» devrait rapporter 400, 500, 800 millions... voire même un milliard, pourquoi pas? Voilà ce qui arrive quand le capitalisme se met à faire pire que ses parodies.

Mais il serait faux dʼaffirmer que les Oscars nʼont jamais récompensé de films de premier plan. Pendant longtemps, tout lauréat de la catégorie Meilleur film a été quasiment assuré dʼun très large succès en salle. Des œuvres dramatiques telles que Forrest Gump, Rain Man, Out of Africa, Terms of Endearment et Kramer vs. Kramer ont toutes figuré parmi le Top 5 de lʼannée de leur sortie. Et les titres ayant remporté le plus de nominations depuis la création de la cérémonie — About Eve, Ben-Hur, Titanic, The Lord of the Rings: The Return of the King, La La Land — comptent parmi les plus célèbres de tous les temps.

Tout cela nʼa changé que vers la fin des années 2000, lorsque la folie des super-héros sʼest emparée d'Hollywood. Depuis, la préférence va à des séries sans fin dont chaque nouveau volet vise des recettes à 10 chiffres. Si la retransmission des Oscars nʼattire plus toute une partie du public, ce nʼest pas à cause de la cérémonie elle-même: le changement vient plutôt des studios de production. Ni The Shape of Water, ni 12 Years a Slave, ni Argo ne peuvent rivaliser avec les nouvelles sagas qui attirent les masses — alors même quʼils ont chacun remporté un succès respectable, bien suffisant pour les qualifier de «populaires».

Et nʼoublions pas ces plus petites œuvres, projetées dans la lumière par les nominations et les récompenses. Cʼest justement dans lʼespoir de les voir concourir dans la catégorie Meilleur film que les studios leur donnent parfois leur chance, malgré leur nature moins commerciale... Et voilà quʼaujourdʼhui, cette référence iconique se trouve dévalorisée au profit des blockbusters aux intrigues rebattues qui déplacent déjà les foules. Si une catégorie entière se voit dédiée aux productions les plus rentables, pourquoi se donner la peine de sortir des films pour lesquels atteindre 100 millions de dollars serait un véritable exploit?

De fait, lʼAcadémie des Oscars se dispense de décider si un titre comme Black Panther, récemment remarqué pour sa qualité bien supérieure aux habituels blockbusters du genre, mérite dʼêtre élevé au rang de première adaptation dʼune bande dessinée nommée dans la catégorie Meilleur film — question pourtant centrale pour la prochaine édition.

Laisser entendre que cet événement ne parle quʼà un public trop réduit, simplement parce quʼil nʼa encore jamais couronné le type de super-productions bourrées dʼeffets spéciaux auxquels les studios Disney consacrent leurs énormes budgets, est un message consternant sur ce quʼest devenue la culture populaire américaine. Loin de se féliciter dʼavoir fait connaître de petits bijoux tels que Moonlight ou Spotlight, lʼAcadémie préfère déplorer son incapacité à attirer un public qui préférerait la voir saluer le dernier Jumanji.

Soyons généreux et supposons que cette attention pour le «populaire» nʼaspire quʼà répondre à une accusation récurrente: celle que lʼinstitution, du haut de sa supériorité, déconsidère le simple divertissement pour ne sʼintéresser quʼà lʼart. Pour autant, une telle démarche demeure une insulte pour Get Out, Mad Max: Fury Road, The Martian, Gravity, Zero Dark Thirty, Avatar, The Help et tant dʼautres films récents qui ont à la fois multiplié les nominations et brillé au box-office. Pourquoi persister à juger de plus en plus de la valeur des choses par lʼargent quʼelles rapportent?

Si on veut encourager le jury à récompenser des films plus grand public — comme je lʼai fait en défendant la performance de Tiffany Haddish dans Girls Trip —, la bonne méthode nʼest pas de le faire par une nouvelle récompense à bas prix.

Très franchement, il y a un populisme consternant dans ces tentatives faiblardes de se remettre au goût du jour. Soyons sérieux: de toute manière, les inconditionnels des films de super-héros ou de la série Fast and Furious nʼont jamais été la cible des Oscars — et cʼest très bien comme ça! La baisse dʼaudience de la cérémonie ne vient pas tant des genres quʼelle choisit de distinguer que de la tendance générale qui ne cesse de faire reculer la télévision en direct et ses programmes à heure de grande écoute — surtout auprès de la jeunesse, que lʼAcadémie espère justement attirer.

Au lieu dʼinsulter les goûts de tous par cette séparation artificielle entre un «bon film» et un «film populaire», peut-être lʼinstitution devrait-elle justement valoriser son statut de référence artistique numéro un pour lʼindustrie hollywoodienne. Cela vaudrait sans doute mieux que de soutenir lʼidée quʼun film ne compte que si ses recettes peuvent rivaliser avec la fortune dʼOprah Winfrey, ou de se dénaturer pour séduire un public qui nʼa que faire du type dʼœuvres quʼelle célèbre. Sans parler de nuire sérieusement à sa propre image, à lʼheure où le cinéma plus recherché a plus que jamais besoin de ses défenseurs.

Et surtout, surtout, cela vaudrait mieux que de tous nous prendre pour des idiots.

Mais bon... Comme les critères dʼéligibilité de la catégorie nʼont pas encore été dévoilés, jʼen profite tout de même pour proposer ma propre nomination. Je lʼai déjà fait savoir: à mes yeux, le meilleur «film populaire» de lʼannée est sans nul doute la séquence de vidéosurveillance où un couple cambriole un dépanneur. Une chose est sûre, notre définition du divertissement est en train de changer.

Cet article, publié à lʼorigine sur le HuffPost américain, a été traduit par Guillemette Allard-Bares pour Fast For Word.

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