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17/07/2018 16:03 EDT | Actualisé 18/07/2018 11:16 EDT

Les lettres écrites par Nelson Mandela en prison sont finalement publiées

«On a mis Mandela en prison davantage pour emprisonner ses idées que l'homme lui-même. Ils ont essayé de le casser, mais ils n'ont jamais réussi» - Lucie Pagé, qui l'a côtoyé pendant des années

Nelson Mandela aurait eu 100 ans le 18 juillet 2018.
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Nelson Mandela aurait eu 100 ans le 18 juillet 2018.

Alors que s'entament mardi, en Afrique du Sud, les célébrations entourant la naissance de Nelson Mandela, un recueil regroupant les 255 lettres que le père de la nation arc-en-ciel a écrites en prison sont publiées dans plusieurs langues à travers le monde. La journaliste québécoise Lucie Pagé, qui l'a côtoyé pendant des années, signe la préface de la version canadienne du livre.

Te souviens-tu de ton premier contact avec lui?

C'était en 1990, quelques mois après sa libération. J'étais allée en Afrique du Sud pour faire une dizaine de documentaires pour l'émission Nord-Sud à Télé-Québec. Comme les milliers de journalistes en Afrique du Sud à ce moment-là, je voulais avoir une entrevue avec lui. Je me suis mise en ligne. Le 7 novembre 1990, la veille de mon départ, son assistante m'a appelée pour me dire que ça ne fonctionnerait pas... mais au fil de la conversation, je l'ai convaincue. Je suis arrivée chez lui le 8 novembre vers 11h le matin.

Quelle impression t'a-t-il laissée?

Il était d'une humilité désarmante. Mandela savait écouter l'autre. Quelle que soit la personne devant lui, il savait créer un pont, même si c'était un ennemi, un tueur ou un Afrikaner qui l'avait mis en prison durant 27 ans. Il se concentrait sur la fibre humaine que tout le monde possède à l'intérieur. C'était le plus près d'un saint que tu peux avoir, même s'il ne l'aurait jamais admis. On ne trouvera jamais quelqu'un si proche de la perfection.

Courtoisie
Lucie Pagé

En étant mariée à l'un de ses ministres, Jay Naidoo, tu as eu accès à une certaine forme de son quotidien. Que retiens-tu de l'homme dans la vie de tous les jours?

La première chose que Mandela faisait en rentrant chez nous, avant de nous dire bonjour, c'était de saluer la domestique. Il lui demandait si on la traitait bien. En allant dans un restaurant, il exigeait de voir les plongeurs. Dans un hôtel, il voulait voir les femmes de ménage. Parce que sans ces gens-là, qui représentent la majeure partie de la population, le monde s'écroulerait. Ils sont invisibles, mais on a besoin d'eux. Il a mis sur la carte ces gens invisibles. Il considérait que tout être humain a droit à la même dignité. Certes, il y a des emplois plus importants que d'autres, mais il n'y a pas d'êtres humains qui sont plus importants.

Te sens-tu choyée de l'avoir eu dans ta vie?

C'est un grand privilège. Il connaissait bien mes enfants. Il avait de grandes conversations avec Kami. Il me demandait des nouvelles du «little one in Canada», parce qu'il était incapable de prononcer le nom de Léandre, mon plus vieux. Et je me souviens, un jour, sur un tapis rouge en Afrique du Sud, il était entouré de 5-6 gardes du corps, mais quand il m'a vue, il est sorti du tapis rouge pour venir me voir, saluer ma mère, prendre des nouvelles et me proposer de prendre un thé bientôt. Il me faisait une confiance aveugle. Il aurait pu me confier des secrets d'État, parce qu'il savait que je n'en aurais jamais parlé, si ce n'était pas dans un contexte journalistique.

Pourquoi as-tu accepté de signer la préface?

C'est tellement important, l'héritage de Nelson Mandela. Certaines personnes me touchent parce que je l'ai touché, et je les comprends. Il est de mon devoir d'en parler. Les gens ont soif de savoir. C'est une responsabilité sociale que je remplis en transmettant les mots de Mandela. Aujourd'hui, on a besoin plus que jamais de moyens pour nous sauver. La solution, ce sont ses valeurs.

Pourquoi écris-tu que ses lettres donnent accès à son intimité?

Il y a toujours une retenue quand on écrit quelque chose pour le grand public, mais quand c'est pour un échange privé, le coeur est à nu. Et son coeur était vrai aussi. En le lisant, j'ai découvert sa profonde spiritualité. Il a lu les Védas, le Coran, les textes sacrés hindous, catholiques, juifs. Quand mon mari était responsable du programme RDP, Reconstruction and Development Program, Mandela a dit un jour «what about the RDP of the soul»? Il avait tellement raison. Il fallait guérir les blessures intérieures avant de guérir les blessures extérieures.

Courtoisie

En lisant ses lettres, on comprend aussi sa colère à bien des égards.

Oui, on sent qu'il a été torturé par le fait de ne pas avoir été présent pour ses enfants. Ses lettres étaient son seul outil parental. Et certaines lettres n'ont jamais été envoyées ni reçues. On sent sa frustration. Mais, jamais il n'a perdu son sens du calme et de la civilité pour s'exprimer. Il était un homme d'État avant d'entrer en prison.

On peut penser que de simples lettres peuvent être banales, mais dans ce contexte, c'était l'une des rares choses auxquelles il pouvait se rattacher, puisqu'il a longtemps eu droit d'envoyer seulement une lettre par mois.

C'est à cause de ses lettres que l'Afrique du Sud a été libérée. Elles étaient sa liberté à lui. Les lettres étaient un outil politique, personnel et social. Une façon de se battre pour les droits des autres, avant ses propres droits. Il écrivait toujours au «nous», jamais au «je». Il n'avait pas d'ambitions de devenir politicien, président ou adoré par les masses du monde entier. C'était vraiment un homme honnête dans sa poursuite de la justice sociale.

Pourquoi les autorités contrôlaient-elles autant les lettres des prisonniers?

Les lettres auraient pu leur permettre de mousser un désir de militantisme chez les gens à l'extérieur. Si elles ne les censuraient pas, les prisonniers auraient pu planifier une stratégie politique pour déloger le gouvernement de l'apartheid. Au fond, on a mis Mandela en prison davantage pour emprisonner ses idées que l'homme lui-même. Ils ont essayé de le casser, mais ils n'ont jamais réussi. Il était condamné à vie avec travaux forcés, contrairement aux meurtriers ou violeurs, qui étaient là pour pourrir en prison. Ils voulaient le punir de vouloir changer le monde.

Précision: Une première version de ce texte indiquait que le premier contact avec Nelson Mandela avait été négocié le 7 novembre 1999 par l'entremise de son assistante. Il s'agit bien du 7 novembre 1990.

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