NOUVELLES
14/07/2018 13:49 EDT | Actualisé 14/07/2018 13:49 EDT

La Coupe du monde, ascenseur émotionnel et psychologique pour les joueurs

Quatre ans qu'ils y pensent, trois mois qu'ils s'y préparent, et en 90 minutes, tout est fini.

Grigory Dukor / Reuters

Quatre ans qu'ils y pensent, trois mois qu'ils s'y préparent, et en 90 minutes, tout est fini: l'ascenseur émotionnel d'une Coupe du monde peut être violent pour les joueurs de football, catapultés en quelques instants de l'attention planétaire à un grand vide.

"Douleur de la défaite"

Ils étaient à la 'Une' de tous les quotidiens anglais et, 120 minutes plus tard, traversaient sans parler le couloir du stade Loujniki, capuche sur la tête et nez dans les baskets: le retour sur terre des Anglais fut brutal, après leur défaite en demi-finale du Mondial-2018 face à la Croatie. "Pour le moment on ne ressent que la douleur de la défaite", confie avec lucidité le sélectionneur Gareth Southgate.

"Attention, on ne peut pas comparer avec des traumatismes comme ceux qui vont faire suite à un contexte de guerre, ou d'attentat par exemple", explique à l'AFP la "psychologue des champions" Meriem Salmi. "Mais quand tout retombe après qu'on a consacré quatre ans de sa vie à quelque chose, il y a une période où on va éprouver une sorte de 'burnout'".

"D'abord, il y a l'arrêt de l'activité physique, qui est intense et menée avec une exigence extrême. Et psychologiquement aussi, il y a quelque chose qui s'arrête et pour certains, cela va vraiment être traumatisant", poursuit la spécialiste. "Bien sûr, il y a des choses plus graves dans la vie, mais ce n'est pas comme ca que leur cerveau va le réceptionner. C'était l'objectif central, ultime de leur vie."

Simon Dawson / Reuters

Millions sans secours

Ils gagnent des millions et n'ont pas vraiment de quoi se plaindre? "Bien sûr mais, dans l'immédiat, les millions ne vont pas apaiser les souffrances", poursuit Meriem Salmi.

L'extériorisation de cette frustration n'est pas la même chez tous: certains peuvent se mettre à pleurer, comme le vieux colosse italien Andréa Barzagli, qui fond en larmes lors de l'Euro-2016 parce qu'"il ne restera rien de cet Euro" alors que la Nazionale avait réussi l'exploit d'éliminer l'Espagne avant de s'incliner contre l'Allemagne.

Pour d'autres, il y a le mutisme, comme Lionel Messi perdu sur la pelouse de Kazan après la défaite de "son" Argentine contre la France (4-3). Ou la colère, comme les Belges Eden Hazard et Thibaut Courtois qui, après leur défaite en demi-finale contre la France (1-0), vont dénoncer un adversaire petit bras et une défaite imméritée (le second reviendra sur ses propos quelques jours plus tard).

Conditionnement mental

Pendant la compétition, les joueurs sont focalisés sur un seul objectif et ne peuvent pas se préparer à la perspective d'une défaite. "C'est l'ultime match de la compétition, tous les objectifs sont braqués sur nous, mais c'est important de rester dans sa bulle, concentré sur l'objectif collectif", expose ainsi Hugo Lloris, le capitaine français.

"Ils savent qu'ils peuvent perdre, mais la bulle est nécessaire pour ne pas avoir de doute et rester dans la détermination", analyse Meriem Salmi. Et si la défaite est au bout? Passé l'été difficile, chez soi à cogiter, à échanger avec les proches, elle peut paradoxalement préparer les succès futurs.

Les Bleus ont par exemple été nombreux à pointer ce que leur a apporté, sur le plan psychologique, la défaite lors de la finale de l'Euro-2016, face au Portugal. "Quand on a gagné contre l'Allemagne", 2-0 en demi-finale, exposait Paul Pogba jeudi, "on pensait que c'était ça la finale. Maintenant, ce n'est pas pareil, on est tous conscients, concentrés."

"Debriefing psychologique"

"La défaite construit, on ne la cherche pas mais, une fois qu'elle est là, cela permet d'être plus compétent, notamment en comprenant ce qui nous a fait perdre", poursuit la "psychologue des champions".

Mais la concurrence du très haut niveau ne permet pas toujours de faire suivre des défaites par des succès et, quand les déceptions sont répétées, elles peuvent amener à des situations de dépression. En 2015, le syndicat des joueurs professionnels, la FifPro, avait ainsi révélé que 38% des 607 joueurs en exercice et 35% des anciens joueurs qu'elle avait interrogés dans le cadre d'une étude présentaient des syndromes de dépression et d'anxiété.

D'où l'importance d'organiser un accompagnement, via par exemple "un débriefing psychologique systématique pour chaque joueur", préconise Meriem Salmi. Sur ce plan, "on avance un peu, heureusement, estime-t-elle, mais on n'avance pas assez vite".

Grigory Dukor / Reuters