POLITIQUE
05/07/2018 08:58 EDT | Actualisé 05/07/2018 09:01 EDT

L'Arabie saoudite a-t-elle utilisé des blindés canadiens contre des civils?

Plusieurs groupes demandent un examen indépendant avant de poursuivre l'exportation d'armes.

Un blindé Gurkha, modèle LAPV, de Terradyne Armored Vehicles
Facebook/Terradyne Armored Vehicles
Un blindé Gurkha, modèle LAPV, de Terradyne Armored Vehicles

Certains des plus importants groupes de défense des droits de la personne et de contrôle des armements du Canada exigent que le gouvernement Trudeau procède à une enquête indépendante pour déterminer si les forces saoudiennes ont utilisé des véhicules blindés fabriqués au Canada contre des civils l'année dernière.

Ils lancent cet appel après qu'Affaires mondiales Canada eut conclu, au terme de son propre examen, qu'il n'y avait «aucune information vérifiée et crédible» suggérant que des véhicules Terradyne Gurkha fabriqués au Canada avaient été utilisés pour commettre de graves violations des droits de la personne en juillet 2017.

Dans une lettre adressée à la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, Amnistie internationale Canada, Project Ploughshares, Oxfam Canada et d'autres prétendent que cette enquête était entachée d'irrégularités, et que c'est pourquoi un examen indépendant serait nécessaire avant d'exporter davantage d'armes.

Ces lacunes suggèrent qu'un examen approfondi conclu par un expert indépendant et impartial est maintenant nécessaire.

«Nous lançons cet appel parce que nous estimons que le rapport interne du gouvernement sur les allégations [...] révèle des lacunes à la fois dans l'enquête sur les allégations et dans l'interprétation des obligations canadiennes en vertu du droit international, écrivent-ils. Ces lacunes suggèrent qu'un examen approfondi conclu par un expert indépendant et impartial est maintenant nécessaire pour répondre adéquatement aux questions et préoccupations sérieuses qui restent en suspens.»

Les groupes craignent notamment que les autorités canadiennes croient tout bonnement ce que leurs homologues saoudiens leur ont dit. Ils soupçonnent aussi les autorités de minimiser la piètre réputation du pays en matière de droits de la personne, tout en soulignant son importance économique.

Une controverse persistante

La demande est le dernier rebondissement de cette controverse persistante: la vente d'armes canadiennes à l'Arabie saoudite, dont les antécédents en matière de droits de la personne soulèvent des questions depuis des années quant à l'exportation de telles armes.

La majeure partie de l'attention a été retenue par un contrat de 15 milliards $ signé en 2014 et qui a permis au Canada de fournir à l'Arabie saoudite un flot continu de véhicules blindés légers assemblés en Ontario par General Dynamics Land Systems.

Mais Ottawa a également approuvé l'exportation d'autres armes comme les Gurkhas, fabriquées par Terradyne à Newmarket, en Ontario, et décrits comme des Ford F550 modifiés et blindés qui peuvent recevoir des mitrailleuses et d'autres armes.

Certains de ces Gurkhas ont été déployés au cours d'une opération de sécurité dans la ville d'Al-Awamiyah, dans l'est du pays, en juillet 2017, dont la population à majorité chiite nourrit depuis longtemps des griefs contre le gouvernement sunnite de Riyad.

Des interviews vidéo et des témoins oculaires allèguent que les Gurkhas ont encerclé la ville et qu'ils ont tiré sur des zones peuplées et tué plusieurs civils, au moment où ils tentaient ostensiblement de mettre en déroute un groupe armé qui se cachait dans la communauté

Mme Freeland a ordonné aux responsables d'Affaires mondiales Canada d'examiner l'incident après que les allégations eurent été rendues publiques, mais le rapport final, qui a été conclu en octobre 2017 et publié en mai, affirme qu'on manque de preuves pour étayer les allégations.

«Il n'y a aucune information vérifiée et crédible que les forces de sécurité saoudiennes ont commis de graves violations des droits de l'homme dans la conduite de l'opération en cours à Al-Awamiyah», assure le document.

Dans leur lettre, cependant, les ONG disent que les sources citées par les responsables canadiens dans ce rapport «sont sans nom, expurgées ou loin d'être indépendantes», comme la Société nationale saoudienne des droits de l'homme, financée par le gouvernement saoudien.

Ils accusent également Affaires mondiales de ne pas avoir déterminé si davantage de Gurkhas devraient être exportés en cherchant des preuves de violations des droits de l'homme à Al-Awamiyah, plutôt que d'évaluer «les risques potentiels d'une mauvaise utilisation future des équipements transférés».

La lettre affirme par ailleurs que plusieurs déclarations dans le rapport d'Affaires mondiales minimisent ou rejettent les préoccupations en matière de droits de l'homme, y compris une section qui discute de l'impact financier potentiel sur Terradyne de suspendre la vente de plus de Gurkhas à l'Arabie saoudite.

«Quand des vies humaines sont en danger, celles-ci devraient être des considérations secondaires sans impact sur une enquête sur des allégations de violations des droits de l'homme, poursuit la lettre. Leur présence souligne l'approche inquiétante, soulève des inquiétudes quant à l'objectivité et l'indépendance de l'analyse, et sape par conséquent la confiance dans les recommandations qui sont faites pour rétablir les deux permis d'exportation de Terradyne.»