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20/06/2018 18:33 EDT | Actualisé 21/06/2018 13:37 EDT

Des ex-employées d’Air Canada dénoncent une culture de harcèlement systémique

Elles disent avoir été intimidées par Air Canada après avoir dénoncé des milieux de travail «toxiques», à travers le pays.

Se faire plaquer contre un mur. Recevoir des menaces de mort. Se faire cracher au visage. Pour ces ex-employées d'Air Canada, ces comportements ont fait partie du quotidien, souvent pendant plusieurs années. Mais lorsqu'elles ont dénoncé leurs bourreaux, la compagnie leur a fait la vie dure, affirment-elles.

Le HuffPost Québec s'est entretenu avec quatre femmes et un homme qui ont reçu des diagnostics de syndrome de stress post-traumatique (mieux connu sous l'acronyme anglais de PTSD) après leur passage chez Air Canada. Quatre de ces personnes ont été victimes de harcèlement en milieu de travail et ont été renvoyées alors qu'elles étaient en congé de maladie. La cinquième a reçu son diagnostic après un congédiement soudain, qu'elle juge abusif.

Étienne Brière/HuffPost Québec
Plusieurs ex-employés, mais aussi des employés actuels de la compagnie, décrivent leurs milieux de travail comme étant «toxiques».

Ces victimes ont travaillé dans des bases d'Air Canada en Colombie-Britannique, au Québec et en Ontario, autant comme préposées au service à la clientèle que comme agentes de bord ou à la rampe de bagages. Toutes, comme plusieurs autres employés actuels et passés du transporteur aérien contactés par le HuffPost, ont décrit un environnement de travail «toxique» et un employeur plus prompt à se débarrasser des victimes qu'à les défendre.

Et ce sont loin d'être des cas isolés. À preuve, des documents obtenus en vertu de la Loi sur l'accès à l'information démontrent que la Commission canadienne des droits de la personne a reçu 462 plaintes d'employés d'Air Canada pour discrimination ou harcèlement depuis 1996.

Harcelées pendant des années

Quand KS - qui a demandé de n'être identifiée que par ses initiales pour ne pas nuire aux procédures judiciaires en cours - a commencé comme agente affectée à la rampe de bagages à l'aéroport Pearson de Toronto, en 2000, elle a tout de suite senti qu'elle n'était pas vraiment la bienvenue.

«Il y avait cette idée que les femmes n'avaient pas leur place, ce qui est fréquent quand on travaille dans un milieu de travail principalement masculin», raconte-t-elle. «Mais ce n'était pas sévère, au début. C'était surtout des commentaires sexistes et une attitude différente envers les femmes.»

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Les femmes représentent moins de 1% des préposés aux bagages à l'aéroport Pearson de Toronto.

Mais, très rapidement, la situation s'est envenimée. Moins de six mois après son embauche, elle se blesse au dos en transportant une valise en surpoids. Après un arrêt de travail, la Commission de la sécurité professionnelle et de l'assurance contre les accidents de travail de l'Ontario détermine que son accident a causé des limitations permanentes et exige qu'elle soit assignée à des tâches moins physiquement contraignantes.

Dès lors, elle appartient désormais à la classe des employés handicapés, surnommés «CL2» à l'interne, «des employés de deuxième classe», explique KS.

Pour ménager son dos, elle postule pour un rôle de superviseur, moins exigeant physiquement, et l'obtient. Elle raconte que pendant sa formation pour le nouveau poste, un collègue - qui avait échoué l'examen pour obtenir le rôle de superviseur - l'aurait coincée sur le pont supérieur d'un Boeing 747.

«Il m'a collée contre le mur et s'est mis à tenir des propos sexuellement explicites et très crus. J'avais peur. Il a placé son avant-bras en travers de ma gorge et il me disait que je ne méritais pas ce travail, même si j'avais passé le test», raconte la femme. L'arrivée d'un autre collègue aurait interrompu l'altercation.

J'ai vite réalisé que personne n'allait m'aider.KS

KS affirme avoir dénoncé l'incident à un superviseur. Celui-ci lui aurait répondu que «de toute façon, les femmes n'ont pas leur place ici». Elle dit avoir reçu ce genre de réponse à plusieurs reprises lorsqu'elle a approché ses représentants syndicaux au fil des ans.

«J'ai vite réalisé que personne n'allait m'aider», laisse-t-elle tomber.

L'employée affirme que cette affaire était loin d'être un incident isolé. «J'ai reçu beaucoup de menaces et d'abus verbal au cours de ma carrière alors que je faisais simplement mon travail», déplore-t-elle.

Un constat auquel fait écho Susan Sproule, une employée du service à la clientèle, qui a subi du harcèlement de la part de deux supérieurs après avoir dénoncé des mauvaises pratiques liées à la santé et à la sécurité au travail dans les bureaux de Montréal.

Étienne Brière/HuffPost Québec
Susan Sproule a été embauchée par Air Canada le 3 mars 1988.

«C'était un problème personnel. Ils ne m'aimaient pas», a affirmé la femme, en entrevue avec le HuffPost Québec.

Elle soutient qu'elle n'avait jamais eu de problèmes avec des employeurs ou des collègues pendant ses 22 premières années de service avec la compagnie. «J'ai été récompensée plusieurs fois par l'employeur», martèle-t-elle, ajoutant qu'elle était même responsable de la formation des nouveaux employés.

Ses problèmes ont commencé lorsqu'elle a réclamé, à titre de représentante syndicale en santé et sécurité, la mise en place d'un plan d'évacuation pour les bureaux, conformément à la loi.

Ils avaient un problème avec les femmes.Susan Sproule

Elle estime que ses demandes répétées ont été particulièrement mal reçues parce qu'elle est une femme. «Ils avaient un problème avec les femmes», soutient Mme Sproule.

Entre 2010 et 2012, la situation s'est envenimée. Susan Sproule affirme qu'un des deux hommes est même allé jusqu'à lui cracher au visage.

Un rapport d'enquête externe réalisé par la firme Keshill Consulting, que le HuffPost Québec a pu consulter, cite plusieurs incidents où les deux supérieurs ont intimidé leur employée et l'ont même menacée de représailles pour des gestes qu'elle a posés à titre de représentante syndicale en santé et sécurité.

Le rapport mentionne notamment qu'un des patrons aurait «promis» à Susan Sproule qu'il rendrait «la vie très difficile pour elle» après qu'elle eût porté plainte à Ressources humaines et Développement des compétences Canada pour dénoncer des manquements en santé et sécurité dans le bureau de Montréal.

L'autre patron aurait notamment réprimandé Susan devant ses collègues parce qu'elle avait procédé à l'évacuation de leurs bureaux en raison d'une concentration élevée de monoxyde de carbone. Le rapport indique qu'il aurait affirmé à ses employés que s'ils se sentaient incommodés par le monoxyde de carbone, «ils n'étaient peut-être pas faits pour ce travail» et qu'ils devaient «bien réfléchir avant de quitter le bureau [s'ils souhaitaient] avoir une longue carrière au sein de la compagnie».

Le rapport, commandé par Air Canada, confirme que Mme Sproule a été victime de harcèlement de la part des deux hommes et qu'elle a été soumise à «un environnement de travail toxique». Il conclut également que les deux patrons ont fait la vie dure à d'autres employés, notamment en ayant recours aux menaces et à l'intimidation et, dans le cas de l'un des deux hommes, en faisant des avances sexuelles à certaines employées féminines.

«Les gestes [des deux patrons] sont en violation directe de la politique d'Air Canada sur le harcèlement en milieu de travail», peut-on lire dans le rapport. «[Leurs] gestes et comportements représentent de l'intimidation et sont condescendants et dégradants envers les employés sur le lieu de travail.»

Air Canada a refusé de commenter le cas de Mme Sproule puisque sa cause doit bientôt être entendue par un arbitre.

La compagnie a aussi refusé de répondre aux questions du HuffPost Québec sur les autres cas de harcèlement. Par courriel, le porte-parole d'Air Canada Tim Fisher a affirmé que «Air Canada ne tolère aucune forme de harcèlement ou de discrimination de quelque sorte que ce soit en milieu de travail».

«Air Canada dispose d'un Bureau chargé des questions de harcèlement et nous avons mis en place un système fiable et des procédures bien définies pouvant inclure la consultation d'experts externes du milieu de travail, au cas où un employé se sentirait victime de harcèlement ou de discrimination», a-t-il ajouté, se refusant à tout autre commentaire.

«Meurs, bitch»

Pour KS, le harcèlement s'est intensifié au fil des ans. «C'était un environnement de travail extrêmement toxique. J'ai été régulièrement rabaissée parce que j'étais une femme et que j'avais des limitations physiques», témoigne-t-elle.

À partir de 2006, des graffitis «dégradants et répugnants» ciblant les femmes et les employés handicapés ont commencé à apparaître régulièrement sur son lieu de travail. «Nos supérieurs passaient devant sans rien dire, sans rien faire», s'indigne KS.

Un rapport d'enquête de la Commission de la sécurité professionnelle et de l'assurance contre les accidents du travail (CSPAAT) de l'Ontario confirme que les graffitis «semblent cibler les CL2», que «des collègues et un supérieur ont vu les graffitis» et que KS leur avait fait part de ses inquiétudes.

Selon elle, les «CL2» étaient tenus responsables pour les coupes salariales auxquelles avaient dû consentir les employés d'Air Canada lorsque la compagnie s'est placée sous la protection de la loi sur les faillites, en 2003.

«Même les superviseurs nous pointaient du doigt en disant aux autres: "c'est pour ça que vos salaires sont coupés de 20%. Il y a trop d'employés qui font semblant d'être invalides et ça coûte cher à Air Canada. Si on pouvait se débarrasser d'eux, vous n'auriez pas à subir de baisses de salaires», affirme l'ex-employée.

Le point culminant est survenu en mai 2010, lorsque quelqu'un a affiché une menace de mort la ciblant personnellement. «Ils ont écrit: "meurs, bitch" avec mon nom», se souvient-elle, la voix serrée par l'émotion.

Ce jour-là, elle est partie en arrêt de travail. Elle a plus tard reçu un diagnostic de PTSD en lien avec cet incident.

Les victimes laissées pour compte

Alors qu'elles étaient en arrêt de travail à la suite de harcèlement vécu sur leur lieu de travail, Susan Sproule, KS et une autre employée contactée par le HuffPost ont toutes été congédiées par Air Canada. Dans tous les cas, Air Canada a pris acte des résultats d'enquêtes externes qui confirmaient le harcèlement, mais a mis fin à l'emploi des victimes malgré tout.

Dans les jours qui ont suivi son arrêt de travail, KS a quant à elle reçu trois lettres de la compagnie l'avisant qu'elle serait congédiée si elle ne se présentait pas à son prochain quart de travail, alors qu'elle avait rempli une demande d'indemnisation à la CSPAAT avant son départ. Elle avait aussi communiqué par courriel avec «quatre ou cinq supérieurs différents» pour leur faire parvenir la documentation nécessaire.

Je faisais des crises de panique chaque fois que je m'approchais de l'aéroport.KS

Les demandes d'indemnisation des deux femmes ont finalement été acceptées. Mais elles ne sont jamais retournées au travail. Elles disent qu'Air Canada a refusé d'accommoder les limitations fonctionnelles qui leur ont été accordées par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) du Québec et la CSPAAT.

En vertu de la Charte canadienne des droits et libertés, l'employeur a l'obligation légale d'accommoder ses employés souffrant d'un handicap - au sens de la loi, la dépression situationnelle en est un - à moins qu'il puisse démontrer qu'un accommodement constituerait une «contrainte excessive».

KS, par exemple, devait être transférée hors de l'aéroport Pearson de Toronto, sur ordre de son médecin. «J'ai reçu un diagnostic de PTSD sévère et je faisais des crises de panique chaque fois que je m'approchais de l'aéroport», explique-t-elle.

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Sur ordre de son médecin, KS ne peut plus travailler à l'aéroport Pearson de Toronto, où elle a été victime de harcèlement.

Mais la compagnie lui offre un poste dans un hangar à Pearson, arguant que le lieu de travail ne fait pas partie de l'aéroport. La CSPAAT détermine donc que l'emploi n'est pas approprié et elle le refuse.

La compagnie lui répète pendant plus d'un an qu'elle ne peut lui offrir aucun autre poste respectant ses limitations fonctionnelles dans la grande région de Toronto. KS déménage alors à Halifax dans l'espoir qu'Air Canada lui trouve un nouveau poste.

Quelques semaines plus tard, Air Canada lui offre effectivement un nouveau poste dans un centre d'appel... à Toronto. «Alors qu'on m'avait répété qu'on ne pourrait jamais, jamais m'accommoder à Toronto en dehors de Pearson», rappelle-t-elle, encore incrédule six ans plus tard.

«Je suis tombée en morceaux et j'ai fait une dépression nerveuse. Mes médecins ont décidé que je ne retournerais plus chez Air Canada parce que la compagnie ne prenait pas au sérieux mon obligation d'accommodement», raconte-t-elle.

Air Canada a officiellement mis KS à la porte en 2013. Cinq ans plus tard - et huit ans après avoir été placée en arrêt de travail - elle attend désormais que sa cause soit entendue par le Tribunal canadien des droits de la personne.

Susan Sproule a également porté plainte devant la Commission des droits de la personne. Sa plainte a été suspendue en attendant les résultats d'un arbitrage qui doit avoir lieu cet été, mais elle pourrait être référée au Tribunal si aucune solution n'est trouvée.

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Susan Sproule a porté plainte à la Commission canadiennes des droits de la personne. Son cas pourrait être entendu par le Tribunal canadien des droits de la personne si Air Canada et son syndicat ne parviennent pas à une résolution.

Elle affirme qu'Air Canada a refusé de tenir compte de l'avis de deux médecins qui recommandaient son retour au travail progressif avec un encadrement médical et psychologique, ainsi qu'une thérapie de réconciliation et de médiation.

La compagnie lui a plutôt offert jusqu'à trois années de salaire si elle acceptait de prendre sa retraite immédiatement. Sa pension aurait alors été amputée de plus de la moitié et elle aurait dû accepter de signer des accords de non-divulgation et renoncer à tout autre recours légal. Susan Sproule affirme que la compagnie refusait aussi de rembourser plus de 23 000$ de dépenses médicales directement liées au harcèlement vécu sur son lieu de travail.

Après avoir refusé l'offre, elle reçoit une lettre la sommant de se présenter au travail, à temps plein, le lundi suivant, sous peine de congédiement. Encore en proie à des crises de panique graves, elle reste à la maison. Moins d'un mois plus tard, elle est congédiée pour avoir omis de se présenter au travail «sans raison valable».

Les employés d'Air Canada qui perdent leur emploi pendant un congé de maladie ne sont pas rares. En juillet 2016, la compagnie aurait également envoyé des lettres à quelque 300 employés en arrêt de travail prolongé indiquant qu'ils seraient congédiés s'ils ne se présentaient pas au travail.

Au moins trois syndicats ont déposé des griefs collectifs et les congédiements ont été suspendus en attendant l'arbitrage. Unifor, dont une centaine de membres ont été touchés, a récemment perdu sa cause en arbitrage. L'arbitre a déterminé que Air Canada avait le droit de mettre fin à l'emploi des personnes qui sont en arrêt de travail depuis plus de trois ans. Des vérifications devront toutefois être faites dans chacun des dossiers avant que le sort des travailleurs ne soit officialisé.

S'il considère «assez odieuse» la manoeuvre d'Air Canada, le représentant du comité de négociation d'Unifor Benoît Lapointe estime que «la majorité des employés touchés vont s'en sortir assez bien» parce que nombre d'entre eux auront droit à une retraite anticipée.

Le Syndicat canadien de la fonction publique et l'Association internationale des machinistes et des travailleurs et travailleuses de l'aérospatiale (AIMTA) sont toujours en attente d'un arbitrage.

Par ailleurs, Air Canada a récemment fait les manchettes pour la façon dont sont traitées ses employées. Le syndicat représentant ses agents de bord a porté plainte devant la Commission des droits de la personne, soutenant que les politiques d'Air Canada sur l'uniforme et le maquillage sont sexistes et discriminatoires.

La Presse canadienne
Le syndicat représentant les agents de bord d'Air Canada a récemment porté plainte à la Commission des droits de la personne, affirmant que les membres sont victimes de «harcèlement et de discrimination systémiques» de la part de la compagnie.

Le Tribunal canadien des droits de la personne a aussi entendu en avril dernier la cause d'une ancienne pilote d'Air Canada, Jane Clegg, qui affirme avoir été victime de sexisme dans l'exercice de ses fonctions. Le jugement n'a pas encore été rendu.

Les syndicats montrés du doigt

D'après toutes les victimes avec lesquelles le HuffPost s'est entretenu, les syndicats qui les représentaient ont été loin d'être proactifs pour défendre leurs intérêts.

Susan Sproule affirme que Unifor n'a déposé aucun grief dans son dossier avant avril 2016, soit quatre ans presque jour pour jour après sa première plainte officielle aux ressources humaines d'Air Canada.

«Ils auraient dû en poser un conjointement avec ma plainte officielle, c'était leur devoir, soutient-elle. Ça va à l'encontre de notre convention collective de ne pas le faire.»

Un courriel envoyé par Benoît Lapointe, son représentant local à l'époque, le 21 septembre 2012, que le HuffPost a pu consulter, sous-entend pourtant qu'un grief était sur le point d'être déposé.

«J'en ai plus qu'assez moi aussi d'attendre après la compagnie et je vais déposer un grief au début de la semaine prochaine si rien n'arrive d'ici là de toute façon», écrivait alors l'homme.

Des mois plus tard, un autre représentant syndical aurait affirmé à Susan Sproule qu'il serait contre-productif de déposer un grief alors qu'Air Canada l'avait empêchée d'utiliser ses passes d'employés pour prendre l'avion, affirmant qu'un grief avait déjà été déposé en 2012. Ce n'était pas le cas.

Le grief déposé en avril 2016 alléguait que Air Canada «avait violé la Loi canadienne sur les droits de la personne et la convention collective en ne tentant pas d'accommoder le retour au travail de la plaignante».

Ce qui est très clair dans notre tête c'est qu'on a été là depuis le début et qu'on a fait la job du mieux qu'on pouvait.Benoît Lapointe, Unifor

Benoît Lapointe affirme que si Mme Sproule a cru à tort qu'un grief avait été déposé, c'est «parce qu'elle ne se souvient pas très bien de ce qui s'est passé à ce moment-là».

«Effectivement, on avait discuté de déposer un grief, confirme Benoît Lapointe. Mais on n'a pas eu besoin de le faire, parce qu'il y a eu résolution.»

Il rappelle que Air Canada a accepté de procéder à l'enquête externe, ajoutant que «des personnes ont perdu leur job du côté du management». Le syndicat n'a donc pas cru qu'un grief était nécessaire.

«Je ne veux pas entrer dans les détails, mais il y a eu une résolution favorable pour Mme Sproule de ce côté-là», affirme-t-il.

Il ajoute que Unifor lui a offert gracieusement les services d'un plaideur pour mener à bien sa demande de prestations devant la CNESST, ce que le syndicat n'est pas tenu de faire.

«Je comprends que Mme Sproule a une certaine frustration, bien entendu, parce que c'est assez déplorable ce qui lui est arrivé. Mais de dire que Unifor l'a laissée tomber, c'est absolument faux. On est là depuis le début», insiste le représentant syndical.

Il estime que Susan Sproule a une perception erronée du travail de son syndicat.

«J'ai rencontré dans ma carrière des cas difficiles et le cas de Mme Sproule en est un. Parce que malheureusement, ce sont des cas où ces gens-là ont énormément souffert. Et parfois ils sont dans un état où ils ne sont plus capables de... Ils sont un peu décrochés de la réalité et ne voient peut-être pas l'ensemble», conclut Benoît Lapointe.

Une défense remise en question

Unifor a aussi tardé à déposer un grief pour défendre Johanne*, dont l'histoire est un peu différente des autres. Ses 28 années de service chez Air Canada ont été heureuses. Elle aimait son travail - elle avait la «passion du service à la clientèle», décrit une ancienne patronne dans une lettre de recommandation - et elle y excellait. Elle a d'ailleurs fièrement gardé les messages de remerciements qu'elle a reçus au cours de sa carrière de la part de passagers.

«Je n'ai jamais eu de plaintes. Pas une.»Johanne*

C'est un événement qui a chamboulé sa vie.

«En 28 ans, je n'ai jamais eu de plaintes, pas une. Je ne dirai pas que j'étais une agente parfaite, parce que personne n'est parfait. Mais 98% du temps, j'étais pas mal parfaite», affirme-t-elle.

Un jour - où sa charge de travail était particulièrement élevée, se souvient-elle -, elle a été prise en grippe par un pilote d'Air Canada après un conflit avec un groupe de passagers.

Une mésentente à propos d'une poussette égarée s'est transformée en altercation. Le groupe a accusé Johanne d'avoir frappé une des passagères avec sa radio, ce qu'elle nie catégoriquement. Elle affirme plutôt avoir porté plainte à la police parce que l'une des passagères lui aurait agrippé le bras.

Le pilote - qui, selon elle, n'a pas été témoin de l'altercation - l'aurait menacée de se plaindre de son comportement à la division de la sécurité d'Air Canada et aurait ensuite appuyé la version des passagers.

Le lendemain, elle était suspendue «le temps d'enquêter sur l'incident». Deux semaines plus tard, elle recevait sa lettre de congédiement.

La nouvelle l'a plongée dans une sévère dépression et elle a par la suite reçu un diagnostic de PTSD. «J'étais incapable de concevoir ce qui m'arrivait», se remémore-t-elle, en larmes.

Étienne Brière/HuffPost Québec
Johanne* a fièrement conservé toutes les lettres de remerciement et de recommandation qu'elle a reçues de la compagnie et de passagers au cours de sa carrière chez Air Canada.

Elle soutient que ni son syndicat ni la compagnie n'ont tenu compte d'une vidéo filmée par les caméras de sécurité de l'aéroport qui prouve, selon elle, que le pilote a menti à la compagnie sur le comportement de Johanne pendant l'incident.

«J'ai appris plus tard que le pilote était l'ami d'un des vice-présidents d'Air Canada», affirme-t-elle.

Les événements entourant sa suspension et son congédiement sont troublants. Elle estime qu'Air Canada l'a lynchée «pour faire plaisir à l'ami d'un vice-président» et accuse son syndicat, Unifor, d'avoir fait preuve de mauvaise foi et de ne pas l'avoir défendue comme il y était tenu en vertu de l'article 47.2 du Code du travail.

D'abord, le syndicat n'a pas déposé de grief lorsqu'elle a été suspendue, même si plusieurs clauses de la convention collective semblent avoir été ignorées. Elle dit n'avoir jamais été informée par écrit que sa suspension était préalable à un renvoi et elle a été suspendue pendant deux semaines alors que la convention collective permet un maximum de trois jours ouvrables de suspension lors d'une enquête. Le premier grief a été déposé après son congédiement.

Sans faire référence au cas de Johanne, Benoît Lapointe explique que Unifor ne dépose pas toujours de grief pour des suspensions qui dépassent la limite de trois jours, tant que les employés continuent d'être payés.

Erreurs ou actes délibérés?

Par ailleurs, la lettre de congédiement de Johanne est datée du lendemain de sa suspension, alors qu'aucune enquête n'avait eu lieu sur l'incident qu'on lui reproche parce qu'Air Canada n'avait pas encore eu accès à la vidéo. «Une typo», aurait balayé du revers de la main son représentant syndical.

Elle affirme avoir pu consulter son dossier d'employé «parfait» dans les bureaux du syndicat le jour de son renvoi.

«En arbitrage, [un patron] a affirmé que j'avais été rencontrée à cinq reprises au cours de ma carrière pour des plaintes. C'est jamais arrivé! J'en ai jamais eu de plaintes!» martèle Johanne.

Or, dans les semaines qui ont suivi son congédiement, le syndicat aurait selon elle adopté la version de la compagnie selon laquelle elle était «une employée à problèmes». Elle reproche aussi au syndicat d'avoir bâclé son arbitrage, en n'appelant aucun des témoins qui auraient pu la défendre et en refusant de soumettre en preuve la vidéo de l'incident.

Erreurs ou actes délibérés? Si Susan Sproule préfère laisser le bénéfice du doute à son syndicat, la réponse est sans équivoque pour Johanne: «Unifor est dans la poche d'Air Canada. Les deux sont en collusion.»

«On connaît très bien l'arrogance d'Air Canada et le manque de justice qui règne souvent au sein de la compagnie.»Benoît Lapointe, Unifor

«On n'est certainement pas de connivence avec la compagnie, se défend Benoît Lapointe, assurant que Unifor travaille toujours dans l'intérêt de ses membres. On connaît l'arrogance d'Air Canada et on connaît très bien le manque de justice qui règne souvent au sein de cette compagnie-là.»

KS, représentée par l'AIMTA, est du même avis que Johanne sur le travail de son syndicat.

«J'ai approché mon syndicat à plusieurs reprises. On m'a répondu que rien ne pouvait être fait parce que le syndicat ne s'occupait pas des cas de harcèlement», soutient-elle. «À mon avis, la section locale de mon syndicat est aussi corrompue qu'Air Canada.»

Le président du district 140 de l'AIMTA, Fred Hospes, a toutefois assuré au HuffPost Québec que le syndicat s'occupe bel et bien des cas de harcèlement.

«L'AIMTA prend le harcèlement très au sérieux et soutient ses membres dans l'obtention des avantages médicaux qu'elle a négociés en leur nom», a-t-il écrit dans un courriel.

Il a aussi ajouté qu'au moins un grief avait été déposé en lien avec le harcèlement vécu par des CL2 à l'aéroport Pearson de Toronto, mais n'a pas souhaité donner plus de détails.

Susan Sproule et KS soutiennent que leurs problèmes auraient pu être évités si la compagnie avait pris au sérieux leurs plaintes pour harcèlement.

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Susan Sproule ne comprend pas comment sa plainte pour harcèlement s'est transformée en congédiement.

«Quand Air Canada a reçu les résultats de l'enquête externe de Keshill Consulting, le 26 juillet 2012, ils auraient pu me dire: "Sue, on s'excuse. On s'est trompé, on a fait confiance aux mauvaises personnes." Je serais retournée la semaine suivante et ça aurait été fini», déplore Mme Sproule.

«Tout ce que [Air Canada] avait à faire, c'était d'identifier les responsables de mon harcèlement. Ils auraient pu mettre une caméra et identifier les personnes qui faisaient les graffitis», soutient KS. «Pourquoi est-ce que j'ai été congédiée, alors que c'est moi la victime?»

*Pour ne pas nuire aux procédures judiciaires intentées par l'ex-employée contre son syndicat, le HuffPost Québec a utilisé un nom fictif