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14/06/2018 19:10 EDT | Actualisé 15/06/2018 10:53 EDT

«L’imaginaire en déroute»: vibrant plaidoyer de Tristan Demers sur la créativité et l’ennui

Une réflexion sur la façon dont les parents, les écoles et la société en entier ont, un peu, enlevé le droit aux enfants d’être des enfants.

Courtoisie Tristan Demers

Il y a 35 ans, Tristan Demers lançait Gargouille, le célèbre personnage qui lui a permis de vendre 80 000 bandes dessinées et plus d'un million de produits dérivés. Il anime aujourd'hui des émissions jeunesse à Yoopa et Radio-Canada, en plus de rencontrer chaque année 40 000 jeunes dans les écoles. Son expérience fait de lui un observateur de premier plan de la jeunesse et de son rapport - de plus en plus pénible - avec la créativité. C'est pourquoi il publie L'imaginaire en déroute (avec une préface de Marie Eykel), une réflexion percutante, éclairante et fascinante sur la façon dont les parents, les écoles et la société en entier a, un peu, enlevé le droit aux enfants d'être des enfants.

Courtoisie Tristan Demers

Tu livres un plaidoyer sur le pouvoir de l'ennui afin de favoriser l'inspiration. Pourquoi crois-tu que les horaires surchargés puissent être néfastes pour les enfants?

Par exemple, à Halloween, quand un parent fait un détour chez Walmart pour acheter un costume de Spiderman en velcro, il est soulagé d'enlever une tâche à son ordre du jour, mais il a aussi enlevé la possibilité à son enfant d'explorer, de se poser des questions et de tolérer l'espèce de malaise de pas savoir en quoi il va se déguiser. C'est comme la feuille blanche pour l'artiste. Il faut assumer, sans évitement, ce moment où tout devient possible. Les enfants ont de la difficulté à gérer l'ennui et l'incertitude sur ce qui s'en vient. Ils sont trop occupés et pris en charge tout le temps. Pourtant, c'est le propre de l'enfant de partir de rien pour créer des univers.

Pourquoi est-ce dramatique qu'il y ait moins de temps alloué aux arts plastiques dans les écoles?

C'était une dernières sphères de créativité pure. En coupant, ils ont aussi délégué à des professeurs de bonne foi, mais qui n'ont pas la même formation, l'enseignement des arts. Souvent, un prof qui n'est pas artiste dans la vie, mais qui doit improviser ça avec les élèves, finit par encadrer beaucoup trop l'enfant. En tant qu'artiste, je sais que l'enfant doit s'exprimer avec les cadres les plus larges possible.

Ceux qui se trouvent mauvais en arts sont sûrement soulagés d'en faire moins, par contre.

Il faut arrêter de penser qu'on doit correspondre à une esthétique Pinterest. Même les tout-petits, qui ne sont pas encore propres, ne font plus de dessins juste pour le plaisir. Ils sont tellement bombardés d'images d'une esthétique à respecter que ça s'imprègne en eux et ils ont toujours l'impression de ne pas être à la hauteur. Donc, s'ils peuvent faire de l'évitement et ne pas s'abandonner à l'imprévu, ils vont le faire. Quand je rencontre les enfants dans les écoles, je leur demande de dessiner sans effacer. Leurs réactions sont physiques : ils ont les yeux pleins d'eau, la lèvre qui tremble, un qui paralyse et l'autre boude. Ça vient les heurter. Parce qu'ils n'ont pas l'habitude de composer avec l'imprévu. S'ils font un chat avec un trait qui dépasse, ils sont rassurés de pouvoir effacer en pensant s'être trompés. Or, le trait peut devenir la palette de casquette du chat, qui va devenir chanteur dans un groupe western.

Comment as-tu remarqué que les enfants ne se permettaient plus de construire leur univers autant qu'avant?

Je le vois avec les jouets extrêmement genrés qui sont pensés pour un public cible prédéterminé... Les LEGO traditionnels sans plan, qui permettent de créer nos propres projets, sont de plus en plus difficile à trouver. Quand on demande aux enfants de dessiner un personnage, ils reproduisent en grande majorité des personnages connus de films et d'émissions de télé, au lieu de créer les leurs. Et, une dame du Guide Protégez-vous m'a confirmé que les jouets jouent de plus en plus à la place de l'enfant : la voiture fait vroum-vroum à leur place, grâce à des batteries. La théière fait glou-glou quand ils la penchent. On vient encore de retirer leur plaisir de créer. Cela dit, je ne crois pas qu'il faut revenir aux jouets en bois éducatifs plates. C'est correct d'avoir un beau gadget de Transformers, de La reine des neiges ou de Spiderman. Il ne faut pas que l'enfant soit isolé et qu'il braille plus tard en thérapie parce qu'il n'a pas eu de boîte à lunch avec des références à la culture populaire.

Retournons à l'époque où tu étais enfant. Te souviens-tu pourquoi tu as commencé à dessiner?

J'ai toujours dessiné. Un jour, une dame m'a retrouvé sur Facebook en me disant qu'elle m'avait gardé quand j'avais quatre ans et qu'elle avait conversé mes dessins. Elle me les a envoyés. Eh bien, à quatre ans, j'avais imaginé un écureuil et un ananas vivant, avec un découpage et un principe de séquence. C'était une petite histoire composée d'images qui se succèdent, comme une BD. Plus tard, au secondaire, je faisais un cahier avec les caricatures de l'ensemble des professeurs du niveau et je le vendais. Un prof m'a même déjà acheté une caisse pour être sûr que ça ne circule pas! J'ai toujours été le rigolo qui dessine un peu dans la lune.

Quels ont été les débuts de Gargouille?

Je l'ai inventé à 10 ans. Par la suite, j'ai passé un été à jouer du violon sur la rue Prince-Arthur pour amasser des sous. J'ai payé moi-même la location d'un demi-kiosque au Salon du livre de Montréal en payant 400 $. Sur place, je vendais ma BD photocopiée un dollar. Ensuite, je suis passé à l'émission de Michel Jasmin et à quelques émissions phares de Télé-métropole. Au début des années 80, la littérature jeunesse n'était pas installée encore. On lisait toujours Pif, Spirou et la Comtesse de Ségur. Moi, je me suis auto-publié. Je n'attends jamais après le monde.

Depuis, tu participes à une dizaine de salons du livre par année. Quel est ton rapport avec ces événements?

C'est comme une famille. Je pourrais m'y promener pieds nus, en bobettes, avec un t-shirt et des cheveux gras attachés. Je me sens hyper bien dans un salon. J'y ai vécu mon premier french, ma première brosse, mes premiers voyages en Europe, mes premières discussions intellectuelles avec des auteurs connus, des rencontres à griffonner sur une Napkin avec les dessinateurs des plus grandes bandes dessinées en Europe. J'ai pris une crème de menthe avec le scénariste des Schtroumpfs qui avait 70 ans. Les salons, c'est aussi un moment privilégié pour rencontrer les lecteurs. J'en suis à ma deuxième génération de lecteurs. C'est formidable. Ça m'a construit comme artiste et comme individu.

Tu as produit énormément de livres, de projets télé et de spectacles. As-tu encore un rêve non-réalisé?

Le dessin animé! J'ai proposé des projets, mais ça n'a pas marché quand ça aurait pu. Le rêve est encore là.