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08/06/2018 16:19 EDT | Actualisé 13/06/2018 11:39 EDT

Travail invisible: ce que les pays du G7 peuvent apprendre du Québec

«On avance beaucoup plus vite au Québec qu'ailleurs dans le monde», selon la directrice générale d'Oxfam-Québec.

Le Québec a beaucoup à apprendre aux pays du G7 lorsqu'il est question de s'attaquer au problème du «travail invisible», le travail domestique non rémunéré effectué par les femmes.

Oxfam-Québec, qui a organisé jeudi une mise en scène à Québec pour attirer l'attention des leaders du G7 sur la question, estime que «ce travail vaut 10 000 milliards de dollars dans l'économie mondiale».

Quand on parle de travail invisible, on pense notamment aux heures dédiées aux tâches domestiques comme le ménage et la préparation des repas, mais aussi au temps passé à s'occuper des enfants ou d'un proche âgé ou malade.

Ces tâches, à travers le monde, sont encore l'affaire des femmes de façon disproportionnée.

Mais, au Québec, de grandes avancées ont été réalisées sur la question depuis les années 60.

Hélène Cornellier, responsable du dossier du travail invisible à l'Association féminine d'éducation et d'action sociale (AFEAS), cite notamment le dossier des femmes collaboratrices à l'entreprise familiale, que l'Association a fait sien pendant plusieurs années.

«Avant 1980, les femmes qui travaillaient sur la ferme familiale ou qui s'occupaient de la comptabilité pour l'entreprise de leur mari, par exemple, n'étaient pas considérées comme des employées», explique Mme Cornellier. «En 1980, la loi a été modifiée pour que les femmes puissent avoir un salaire et les avantages sociaux qui allaient avec le travail qu'elles effectuaient.»

La politique familiale mise en place en 1997 par Pauline Marois, alors ministre de la Famille, de l'Enfance et de l'Éducation, a aussi beaucoup contribué à améliorer le sort des femmes.

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Ministre de la Famille, de l'Enfance et de l'Éducation sous Lucien Bouchard, Pauline Marois a mis en place une ambitieuse politique familiale.

«Les CPE à 5$ ont été mis en place pour vraiment aider les femmes à retourner sur le marché du travail sans brûler toute leur paie dans un service de garde», rappelle Mme Cornellier.

Le versement du Soutien aux enfants par le gouvernement provincial sert aussi en quelque sorte de dédommagement pour le travail que les parents font au foyer et avec les enfants, estime-t-elle.

La mise en place du régime québécois d'assurance parentale, en 2006, a aussi grandement contribué à impliquer les pères dans la vie familiale.

«Les semaines de paternité ne peuvent être prises que par le père, parce qu'on savait que sinon les pères ne les prendraient pas et qu'il serait beaucoup plus long de faire bouger les choses», croit la représentante de l'AFEAS.

«C'est un mélange de politiques publiques qui permettent aux femmes d'avoir le choix d'aller au travail, si elles le souhaitent», résume la directrice générale d'Oxfam-Québec, Denise Byrnes.

Et la stratégie semble payer.

Selon une enquête de Statistique Canada publiée l'été dernier, ce sont les pères québécois qui participent le plus aux tâches domestiques à travers le pays.

Une charge mentale bien lourde

«On avance beaucoup plus vite au Québec qu'ailleurs dans le monde, concède Denise Byrnes. Mais il y a encore un gros travail à faire.»

«On sait que beaucoup de femmes font un double travail. Elles travaillent quelque part où elles sont payées, mais elles travaillent ensuite à la maison le soir et la nuit», rappelle-t-elle.

«Il y a un travail social de changement de mentalité et d'éducation à faire pour casser l'idée que faire la lessive, c'est un boulot de femmes», croit la militante.

Hélène Cornellier rappelle aussi qu'«au-delà des tâches, c'est important que les hommes et les femmes partagent la charge mentale».

Selon elle, l'éducation et la sensibilisation doivent commencer tôt, à la maison. «Si on a déjà des rôles typés à la maison, on ne donne pas une chance aux enfants d'avancer, dit-elle. Il faut vraiment travailler à changer les stéréotypes et c'est très long.»

Encore une fois, elle estime que la solution passe par des programmes qui encouragent les hommes à passer plus de temps à la maison, comme des congés de paternité prolongés.

«Le père qui reste à la maison a beaucoup plus de chance de remarquer le lavage à faire, les couches à aller acheter et tout ça», illustre-t-elle.

Encore faut-il que les pères profitent du congé. En 2016, à peine un père sur quatre a pris au moins une portion du congé parental.

Éviter de reculer

Si le Québec a fait beaucoup de gains pour la cause, des femmes au cours des dernières décennies, «il faut s'assurer de ne pas revenir en arrière», met en garde Hélène Cornellier.

«Au fil des années, le gouvernement libéral a érodé les services de garderies publics en augmentant le nombre de services de garde privés», estime-t-elle.

Si la création du patrimoine familial, qui permet le partage de la valeur des biens d'un couple lors d'un divorce, représentait une avancée importante pour le Québec en 1989, c'est aujourd'hui une question sur laquelle la province accuse un retard.

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23% des Québécois vivaient en union libre en 2016.

«La norme, ce n'est plus le mariage», rappelle Hélène Cornellier.

En 2016, 23% des Québécois vivaient en union libre (communément appelés «conjoints de fait»). Pourtant, le partage du patrimoine ne s'applique pas aux conjoints de fait, dénonce l'AFEAS - qui s'opposait pourtant à l'idée dans les années 80.

L'association milite aussi pour que le crédit d'impôt aux proches aidants devienne remboursable et soit bonifié. Elle aimerait aussi que le Régime québécois d'assurance parentale devienne le Régime québécois d'assurance familiale, et que des congés similaires aux congés parentaux soient offerts aux proches aidants.

Des mesures urgentes, selon l'association, alors que la province ce dirige vers une crise du système de santé en raison du vieillissement de la population.

Malgré les défis qu'il reste à relever, Oxfam-Québec a bon espoir de voir des progrès sur la question des droits des femmes lors du sommet du G7.

«Le Canada a joué un rôle de leader en développant une politique internationale féministe. Maintenant on espère qu'il va faire pression sur les autres pays du G7 pour faire de même», affirme Denise Byrnes.