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01/06/2018 12:55 EDT | Actualisé 01/06/2018 12:55 EDT

L'Estonie s'apprête à rendre les transports en commun gratuits dans tout le pays

«Cela profite à l'ensemble de la société.»

Le 1er janvier 2013, Tallinn est devenue la première capitale dans l'Union européenne à offrir à ses habitants des transports publics gratuits.
RAIGO PAJULA/AFP/Getty Images
Le 1er janvier 2013, Tallinn est devenue la première capitale dans l'Union européenne à offrir à ses habitants des transports publics gratuits.

Si vous aimez tout ce qui est gratuit, préparez-vous à être jaloux. À partir du 1er juillet, l'Estonie permettra à ses citoyens de traverser ce pays du nord de l'Europe d'un bout à l'autre sans jamais devoir mettre la main au portefeuille.

La décision de passer à la gratuité des transports publics s'appuie sur un programme ambitieux déjà en place dans la capitale, Tallinn, où les habitants peuvent se déplacer gratuitement grâce aux bus, aux trams, aux trolleybus et aux trains de la ville depuis 2013. Cette année, le gouvernement met en place le transport gratuit en bus dans tout le pays.

Il y a certaines limites. Tous les Estoniens pourront bénéficier de trajets gratuits dans les bus départementaux, mais pas en train (une augmentation des subventions permettra cependant de diminuer le prix des billets sur le réseau ferroviaire public). Dans les autres villes, les passagers continueront à payer pour utiliser les différents modes de transport en commun, y compris les bus locaux.

Malgré cela, il s'agira du plus grand programme national de transports publics gratuits au monde. Il s'agit avant tout de permettre aux personnes à faibles revenus de se déplacer plus facilement pour trouver un emploi, mais ses défenseurs affirment qu'il y aura aussi un impact positif sur l'environnement, en minimisant les émissions de carbone grâce à la réduction du nombre de voitures sur la route.

Le programme de la ville de Tallinn donne quelques indications sur la manière dont l'initiative pourra être mise en œuvre. Oded Cats – professeur adjoint de transport et de planification à l'université de technologie de Delft aux Pays-Bas – a étudié l'impact du programme de gratuité dans la ville pendant sa première année de fonctionnement.

Bien que son étude ait identifié une augmentation de 14 pour cent de l'utilisation des transports en commun, les résultats sur l'impact positif des transports gratuits pour les habitants à faibles revenus et sans emploi sont peu concluants. Même si ces groupes sont devenus plus mobiles, rien n'indique qu'ils aient pu bénéficier de meilleures possibilités d'emploi.

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Une étude de l'impact du programme de gratuité des transports en commun à Tallinn lors de sa première année a permis de constater une réduction de 10 pour cent des trajets en voiture.

Cependant, Allan Alaküla – le responsable du bureau de l'Union européenne à Tallinn et porte-parole officiel du projet de transports en commun de la ville – assure que les propres enquêtes de satisfaction de la ville montrent que les groupes à faibles revenus sont très satisfaits des déplacements en bus gratuits. «La gratuité des transports en commun leur permet de rechercher et d'obtenir des emplois sur une zone plus étendue qui serait inaccessible à pieds», a-t-il déclaré au HuffPost américain.

En ce qui concerne les avantages sur le plan environnemental, l'étude de Cats a relevé une réduction de 10 pour cent des trajets en voiture, mais a aussi constaté que la distance moyenne parcourue en voiture avait augmenté. L'étude a aussi révélé que l'augmentation de l'utilisation des transports en commun était imputable aux trajets supplémentaires effectués par des personnes qui utilisaient déjà le système ou qui se déplaçaient auparavant à pieds.

Alaküla affirme que la gratuité des transports en commun peut encore contribuer à réduire les embouteillages et la pollution sur la route si on l'associe à d'autres mesures.

«Nous espérons que cette initiative incitera les gens à utiliser moins souvent leur voiture ou à ne pas l'utiliser du tout pour aller au travail», déclare-t-il. «À Tallinn, nous avons pris plusieurs mesures pour réduire l'utilisation de la voiture, associées à la gratuité des transports en commun: des voies de bus dédiées, davantage de supports à vélo pour encourager les déplacements en vélo, une augmentation des frais de stationnement dans la rue, ainsi qu'une réduction du nombre de places de stationnement.»

Cats explique que la gratuité des transports en commun doit être associée à d'autres mesures pour inciter les gens à laisser leur voiture au garage.

«La question du prix suffit rarement à convaincre les utilisateurs d'adopter les transports en commun», déclare-t-il. «Il est essentiel d'augmenter le coût d'utilisation de la voiture pour avoir un impact. Mais il faut aussi rendre les transports en commun plus attractifs. Un système performant implique un engagement à long terme.»

Pour compenser la perte des recettes issues de la vente de billets pour le projet national, le gouvernement estonien a débloqué 13 millions d'euros (15 millions de dollars américains) d'argent public supplémentaires pour le réseau de bus cette année.

Les ministres ont pourtant encore du travail à faire pour convaincre les habitants des mérites du programme. De façon peut-être surprenante, l'idée de pouvoir se déplacer gratuitement en bus n'est pas populaire dans les régions rurales. Un sondage récent a montré que seulement 25 pour cent des habitants des régions rurales d'Estonie étaient favorables au programme.

«Les habitants des régions rurales n'utilisent pas vraiment les transports en commun car la qualité du service est mauvaise. Certains lieux sont mal desservis avec des horaires peu pratiques», explique Aivar Voog, responsable des sondages chez Kantar Emor, un organisme de recherche estonien. «Le scepticisme s'explique par le coût d'entretien d'un service qui n'est pas très efficace dans les régions rurales.»

Sans aucun doute, le financement d'un système de transports en commun qui soit non seulement gratuit mais aussi suffisamment étendu et efficace pour satisfaire une grande partie de la population représente un défi. Mais cela n'empêche pas d'autres pays européens d'envisager des programmes de gratuité similaires.

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Des sympathisants de la campagne Paris sans voiture brandissant des banderoles lors d'un rassemblement en mars.

Motivée par le désir de réduire le nombre de véhicules très polluants sur la route, Anne Hidalgo – l'actuelle maire de Paris – a commandé une étude sur les avantages et les inconvénients qu'aurait la gratuité des transports en commun dans la capitale française. En Allemagne, où l'on trouve aussi une volonté de réduire la pollution de l'air et d'éviter les amendes de l'U.E., Tübingen et quatre autres villes testeront un programme de gratuité des transports en commun avant la fin de l'année 2018.

En définitive, ce sont ceux qui financent ces programmes qui détermineront leur destin en estimant ou non que le coût en vaut la peine. Une initiative de gratuité des transports dans le centre-ville de Seattle a pris fin en 2012 lorsque la ville a décidé qu'elle n'en avait plus les moyens. L'augmentation des coûts a aussi contraint la ville d'Hasselt en Belgique à mettre fin à la gratuité des transports en 2013, après 16 ans de trajets en bus gratuits.

Les défenseurs pensent cependant que la gratuité des transports mérite d'être financée si l'on souhaite concevoir des sociétés plus justes et plus durables.

«Il est logique d'avoir des transports en commun gratuits financés par les impôts car ils sont bénéfiques à l'ensemble de la société, pas seulement aux utilisateurs des transports en commun», déclare João Peschanski, un chercheur à l'université du Wisconsin à Madison qui a étudié les systèmes de transports en commun gratuits dans le monde entier.

«C'est une idée importante, particulièrement dans les sociétés pauvres et plus inégalitaires car sans aide à la mobilité, certaines personnes ne pourront pas accéder aux ressources – aux emplois, aux possibilités culturelles et de loisirs.»

Ce texte initialement publié sur le HuffPost États-Unis a été traduit de l'anglais.