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07/05/2018 05:45 EDT | Actualisé 07/05/2018 12:50 EDT

Comment devenir un trésor en donnant son corps à la science

Visite au laboratoire d'anatomie de l'UQTR.

Au sous-sol de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), un groupe d'étudiants en thérapie du sport plient et déplient minutieusement des bras, des jambes, des chevilles de corps... morts. La peau et les organes ont été retirés, il ne reste pratiquement plus que les os, les muscles et les nerfs. Les corps ont été préparés ainsi, répondant aux besoins spécifiques des étudiants et de leur champ d'étude. Les morts deviennent des professeurs au service de leur apprentissage.

Nous sommes dans le laboratoire d'anatomie de l'UQTR. Chaque année, des centaines d'étudiants en chiropratique, podiatrie, soins infirmiers, médecine, pratique de sage-femmes et autres disciplines liées à la santé viennent y apprendre concrètement leur métier.

Lors du passage du HuffPost Québec, l'odeur dans le laboratoire était tolérable. « Vous êtes chanceux », nous lance en souriant une étudiante avant de nous spécifier que c'est parce qu'il n'y a pas d'organes dans la pièce. Il semble que les liquides dans lesquels ils sont conservés sont très odorants. « Il te faut une bonne nuit de sommeil et un petit déjeuner léger. Tu ne viens pas en lendemain de veille. Tu t'assures de venir en cours dans les bonnes conditions » constate à la blague une étudiante, Virginie Rousseau.

Mais tous n'abordent pas la manipulation des corps au même rythme. C'est le cas de Vicky Pépin. « T'as le choix d'approcher ou non d'un cadavre. Je ne serai pas la première qui va aller toucher les corps. L'odeur, ça me prend au cœur. » Pour Émy Béland, la vue des corps ne pose aucun problème. « Je trouve ça excessivement fascinant. Je suis vraiment contente de pouvoir m'exercer directement sur les corps. Ça nous donne une idée vraiment plus précise de ce que l'on peut voir dans les livres d'anatomie. »

Sa camarade de classe Virginie Rousseau va plus loin. « On ne peut pas trouver rien d'aussi précis chez une personne vivante. Ça nous donne une appréciation des degrés de mouvements. »

Daphnée Hacker-B.
Les étudiants observent les mouvements articulaires sur le corps disséqué.

Donner son corps à la science

Les étudiants et chercheurs s'exercent sur des corps qui leur ont été « donnés ». Mais qui donne son corps à la science et surtout, pourquoi? Le directeur du département d'anatomie de Trois-Rivières, Gilles Bronchti, explique que les raisons sont multiples. « On me dit souvent, je ne veux pas pourrir simplement dans un cimetière. Je veux que mon corps serve à quelque chose.» Certains donneurs le font pour éviter à leurs proches le souci des arrangements funéraires.

« La dernière raison, et c'est celle qui peut paraître drôle au départ, mais il y a des personnes qui donnent leur corps à la science en se disant qu'ils n'ont jamais pu se payer des études universitaires et qu'enfin ils pourront entrer à l'université. Moi je dis qu'ils entrent par la grande porte puisqu'ils deviennent immédiatement des professeurs », constate Gilles Bronchti.

Qui peut donner?

Il arrive toutefois que, malgré ses dernières volontés, un défunt ne puisse être admis au laboratoire d'anatomie. Notamment ceux qui sont décédés par trauma à la suite d'un accident. Un corps brûlé sera refusé de même que ceux sur lesquels une autopsie a dû être pratiquée. Les personnes décédées des suites d'une maladie contagieuses devront elles aussi passer leur tour. Le corps doit être complet. Aussi, un mort ne peut simultanément faire don de ses organes, puis faire don de son corps. C'est l'un ou l'autre.

Johanne Pellerin reçoit et traite toutes les demandes au laboratoire de Trois-Rivières. Au téléphone, un hôpital de la région de Montréal demande s'il peut leur acheminer un corps. La demande sera refusée. Le patient est trop corpulent. « Le poids du corps doit aussi être proportionnel à sa taille. On ajoute de 20 à 25 litres de liquide pour remplacer le sang. Le corps prend quasiment 50 livres de plus. On économise de l'espace et s'il faut retirer plusieurs couches de gras, la dissection sera plus longue et complexe pour les étudiants. »

Daphnée Hacker-B.
Deux étudiantes en podiatrie se pratiquent en vue d'un examen.

Une fois entre les mains de l'équipe du laboratoire, les corps vont y séjourner un maximum de trois ans. Une cérémonie funéraire est organisée une fois par année pour les familles des donneurs. Les cendres leur sont retournées.

Et après...

Alain Lecours est mort il y a six ans. Suivant son désir, son corps a été donné à la science. Sa sœur, France, a visité le laboratoire de l'UQTR. Elle a compris l'importance du geste posé par son frère. «J'ai réalisé que même au-delà de la mort, on pouvait contribuer à sauver des vies et à faire de la recherche. Par la suite, j'ai commencé à m'impliquer dans l'équipe.»

Mme Lecours fait partie d'un comité qui évalue les requêtes des chercheurs. «Le respect du corps est primordial. Les recherches doivent servir à améliorer les connaissances des médecins», dit-elle. L'intégrité du corps est aussi importante. « C'est sûr que lorsqu'on donne son corps à la science on assume qu'on risque de se faire découper en morceaux. Il faut toutefois s'assurer que les pièces qui sortent du laboratoire reviennent par la suite. Lorsque la personne sera inhumée, on veut qu'elle soit complète.»

Daphnée Hacker-B.
Stéphane Sobczak, professeur au département d'anatomie, estime que l'accès à de vrais corps humains ajoute une valeur inestimable à la qualité de son enseignement.

Des lettres aux morts

L'an dernier, la direction du laboratoire d'anatomie de l'UQTR a demandé à des étudiants d'écrire des lettres aux défunts. On peut y lire toute la reconnaissance qu'ils portent à ceux qui ont fait le choix de se retrouver entre leurs mains. Voici quelques extraits:

  • « Nous sommes parmi les Québécois qui ont eu la chance de disséquer entièrement un corps humain et nous vous en serons éternellement reconnaissants. »
  • « Il nous est impossible d'imaginer le processus de décision derrière ce geste, mais nous demeurons convaincus que vous avez une âme altruiste et honorable. Nous soulignons cette bravoure et cette bonté pour l'avancement de la science. »
  • « Votre don est indescriptible. Vous avez donné la vie aux autres, même après avoir quitté la vôtre. »
  • « Sans des donateurs comme vous, soucieux de la qualité de l'enseignement dans le domaine de la santé, cet apprentissage ne se serait jamais concrétisé. La moindre chose que l'on peut vous offrir serait d'en profiter du mieux que nous pouvons et devenir ensuite des professionnels qui prodigueront des soins de qualité. »

Quoi faire si vous désirez donner votre corps à la science

Au Québec, cinq institutions d'enseignement reçoivent des dons de corps : l'Université Laval, l'Université McGill, l'Université de Sherbrooke, l'Université du Québec à Trois-Rivières et le Collège Rosemont.

Vous devez faire une demande ICI pour obtenir une carte de donneur de corps. Deux témoins devront la signer.

À Trois-Rivières, le laboratoire propose aussi aux futurs donneurs de remplir un questionnaire sur leur état de santé et leur historique. À leur décès, le laboratoire disposera d'informations pertinentes. Environ 3 000 personnes sont déjà préinscrites. Si, à leur mort, elles correspondent aux critères d'admission, elles deviendront alors d'inestimables trésors voués à l'apprentissage et à l'avancement de la science.