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05/05/2018 10:11 EDT | Actualisé 05/05/2018 10:11 EDT

Cinquante ans après mai 1968, la France est secouée par de nouvelles manifs

Emmanuel Macron, cible des contestataires, n'était pas né lors de ce soulèvement historique.

Wikipedia/André Cros

Le président Emmanuel Macron n'était même pas encore né quand des étudiants et des travailleurs se sont unis pendant le soulèvement de mai 1968, un moment crucial qui a fait de la France ce qu'elle est aujourd'hui.

Cinquante ans plus tard, la France est de nouveau secouée par d'importantes manifestations. On pouvait notamment lire «1968-2018: Révolution!» sur des bannières lors des manifestations de cette année, pendant lesquelles des étudiants ont bloqué l'accès aux universités pour dénoncer les réformes de M. Macron dans le domaine de l'éducation et des travailleurs ont fait la grève pour contester sa réforme du transporteur ferroviaire national.

Le président centriste ne témoigne d'aucune empathie envers les manifestants et il a promis d'aller de l'avant avec ses intentions en dépit de la grogne populaire. Il est donc peu surprenant qu'aucune commémoration officielle des événements de mai 1968 ne soit prévue.

En dépit du silence de M. Macron, l'héritage des événements dramatiques qui ont paralysé le pays il y a un demi-siècle demeure bien présent.

Une exposition des affiches politiques qui ont joué un rôle de premier plan à l'époque rappelle l'esprit de mai 1968, quand des étudiants ont arraché les pavés des rues pour en faire des barricades et que quelque sept millions de travailleurs ont participé à des grèves nationales.

«À cette époque, des millions de personnes étaient d'avis qu'il fallait changer la société, a expliqué à l'Associated Press le conservateur Éric de Chassey. Les gens croyaient que la révolution serait immédiate. Et que toute la structure du pouvoir serait anéantie. C'est fondamentalement différent des luttes et des grèves actuelles.»

Si les manifestations de 1968 réclamaient un changement, celles de 2018 luttent essentiellement pour le statu quo, notamment pour préserver les emplois à vie dont ont joui les générations précédentes. M. Macron estime que ces droits sont dorénavant désuets et qu'ils sont incompatibles avec le marché du travail du 21e siècle.

Au même moment, plusieurs des idées révolutionnaires défendues par l'extrême gauche à la fin des années 1960 et pendant les années 1970 sont aujourd'hui considérées comme normales par les politiciens de toutes les allégeances.

«C'est pendant ces années que les tendances sous-jacentes des luttes politiques d'aujourd'hui se sont développées, a ajouté M. De Chassey. Par exemple, la lutte pour les droits des travailleurs immigrants, pour l'égalité des sexes ou pour les droits des homosexuels. Les militants maoïstes qui voulaient incorporer les fermiers à leur combat ont contribué à l'éveil aux questions environnementales.»

L'exposition «Images en lutte» d'affiches, de tableaux, de sculptures, de films, de photos et de livres documente l'oeuvre des artistes qui ont participé au combat de l'extrême gauche entre 1968 et 1974. L'art et la politique étaient parfois profondément entremêlés.

Une grande partie de cette exposition présentée à l'École des Beaux-Arts de Paris est consacrée à l'oeuvre de l'«Atelier populaire», un regroupement d'artistes, d'étudiants et d'enseignants de cette institution qui ont travaillé 24 heures par jour, sept jours par semaine, pendant la révolution pour créer des milliers d'affiches politiques qui ont ensuite été placardées à travers la ville.

Le groupe a occupé les locaux de l'école du 5 mai 1968 jusqu'à ce qu'il en soit évincé par la police à la fin du mois de juin. Parmi les oeuvres les plus connues, on retrouve une bouteille sur laquelle on lisait «Presse. Ne pas avaler» pour dénoncer le poison des médias; un dessin du général Charles de Gaulle qui semble lancer un salut nazi; et l'image d'une cheminée d'usine transformée en poing fermé.

M. De Chassey a expliqué que les étudiants et les grévistes étaient incapables de transmettre leur message dans la presse officielle à l'époque, ce qui rendait les affiches politiques encore plus nécessaires.

«Toutes les tendances politiques de l'extrême gauche étaient représentées: maoïstes, trotskistes et anarchistes, a-t-il dit. Leur règle de base était qu'une affiche ne pouvait pas être refusée pour des raisons esthétiques, mais le message politique faisait l'objet d'un débat sérieux.»

Si des artistes aussi connus qu'Eduardo Arroyo, Martial Rayse et Bernard Rancillac ont contribué à l'Atelier populaire, l'oeuvre artistique demeurait anonyme par respect envers le processus collectif de conception des affiches.

Guy Thomas a photographié les manifestations qui, souvent, tournaient au vinaigre. D'autres photographes et lui se réunissaient pendant la nuit pour développer des clichés qu'ils allaient ensuite afficher à travers la ville, pour que les Parisiens découvrent les événements des dernières heures.

Maintenant âgé de 86 ans, il présente son oeuvre à la bibliothèque nationale et partage ses souvenirs.

Évoquant l'esprit collectif des manifestations, M. Thomas dit qu'il est «né d'un besoin de liberté». Le mouvement vantait des libertés sociales et économiques nouvelles dans une France alors dirigée par le général De Gaulle, un héros de la Deuxième Guerre mondiale.

On pourrait difficilement sous-estimer l'impact de mai 1968 sur la France. Les tactiques de la police, les politiques des compagnies et les attitudes sociales ont toutes été modifiées. Des militants étudiants comme Daniel Cohn-Bendit ont fait le saut en politique.

Les leaders politiques d'aujourd'hui se définissent encore par leur soutien ou leur opposition à l'héritage de mai 1968, et certains membres de la génération d'aujourd'hui rêvent d'être à l'origine de changements aussi profonds.

«Mai 1968 représente ce qui se produit quand les gens découvrent leur force collective, quand les travailleurs et les étudiants découvrent leur force collective, a dit Victor Mendez, un étudiant de 21 ans qui a récemment occupé l'université de Nanterre, à l'ouest de Paris. Pour plusieurs d'entre nous qui sommes des militants, c'est un exemple à suivre.»