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04/05/2018 12:31 EDT | Actualisé 04/05/2018 12:31 EDT

Dérapages sur les réseaux sociaux: quels risques pour les médecins?

La publication inappropriée d'un médecin résident sur Instagram relance le débat.

Getty Images/iStockphoto

À l'ère des médias sociaux, personne n'est à l'abri des dérapages sur Internet. Mais pour certains professionnels comme ceux du domaine de la santé, les erreurs de jugement derrière un écran peuvent avoir de graves conséquences.

Récemment, une publication inappropriée d'un médecin résident sur Instagram - reprise par le compte d'une militante féministe - a soulevé des questions sur ce que les professionnels de la santé peuvent se permettre de partager en ligne.

Capture d'écran Instagram

Sur l'image, le résident en médecine familiale avait entouré d'un coeur des gouttelettes de sang qu'il avait reçues au visage pendant un accouchement. Mais c'est l'expression qu'il a utilisée pour décrire la photo - «sang de plotte autochtone» - qui a fait réagir.

Contacté par le HuffPost Québec, l'étudiant en médecine à l'Université de Montréal - dont nous taisons l'identité alors que le dossier est étudié par des instances disciplinaires - a expliqué qu'il avait «accidentellement» publié la photo de façon publique sur Instagram.

«J'ai pris une photo que je voulais envoyer à mes amis et à ma famille. Ce n'était pas destiné au public, mais j'ai accidentellement coché public», a-t-il répété lors de deux appels téléphoniques au HuffPost Québec.

«Mes proches et les personnes qui me connaissent savent que je ne suis pas raciste ou sexiste», affirme-t-il.

Il dit avoir supprimé la photo lorsqu'il s'est rendu compte de son erreur. Il a également fait une autre publication pour s'excuser.

Capture d'écran Instagram
Les excuses publiées par le médecin résident sur Instagram.

Quant à l'usage du mot plotte, l'étudiant en médecine y voit une simple expression québécoise. «C'est du slang québécois. Si je compare avec une conversation de vestiaire entre amis, on utilise des mots qu'on n'utiliserait pas en public», illustre-t-il.

S'il admet que la publication était inappropriée, c'est le fait de l'avoir partagée publiquement qu'il regrette et non les propos qu'il a tenus.

«Les termes que j'utilise dans mes conversations privées n'ont pas leur place dans l'espace public et les gens n'ont pas à en juger», croit-il.

Déontologie

Or, même si c'était par erreur, les propos se sont bel et bien retrouvés dans l'espace public.

«La publication de ce résident en médecine familiale sur Instagram a été vue par son superviseur et il a été rapidement rencontré pour s'expliquer», a expliqué Julie Gazaille, attachée de presse à l'Université de Montréal, dans un courriel au HuffPost Québec.

Elle a assuré que l'université et sa Faculté de médecine «prennent cet incident déplorable très au sérieux» et que le processus disciplinaire sera mené «avec rigueur».

Mme Gazaille explique que l'incident est le «type de manquement professionnel qui est visé par le règlement disciplinaire» de l'établissement.

Le Collège des médecins du Québec (CMQ) a affirmé au HuffPost Québec qu'il n'était «pas au courant» de la publication Instagram, alors que le médecin en question avait affirmé le contraire en entrevue.

La porte-parole du CMQ, Leslie Labranche, a toutefois affirmé que la Direction des études médicales s'était penchée sur la question à la lumière des informations obtenues par le HuffPost Québec.

«En vertu du Règlement sur les modalités de contrôle des personnes effectuant un stage de formation professionnelle en médecine, je vous informe qu'hier cette situation été adressée à la Direction des études médicales (DEM) du Collège», a écrit la porte-parole le 2 mai.

«Au terme de son analyse, la DEM peut transférer le dossier à la Direction des enquêtes du Collège (le Bureau du syndic) afin que celle-ci effectue une enquête», a-t-elle expliqué.

Médecins et médias sociaux

Le Collège des médecins a débuté sa réflexion sur les implications déontologiques de l'utilisation des réseaux sociaux par ses membres en 2012.

À l'époque un rapport du groupe de travail en étude clinique avait ébauché des lignes directrices quant à l'usage des médias sociaux dans la sphère professionnelle. Toutefois, la question de l'usage personnel de ces plateformes demeurait floue.

En septembre 2016, dans un guide intitulé Rôle et responsabilités de l'apprenant et du superviseur, le CMQ a établi des lignes directrices sur l'usage des médias sociaux:

Pour l'apprenant :

Maintenir, autant dans les milieux de formation qu'en dehors de ceux-ci, incluant les médias sociaux, un comportement professionnel et personnel digne de la profession (art. 17, 20 du Code de déontologie des médecins).

Pour le superviseur :

Éviter les comportements susceptibles de nuire à sa crédibilité personnelle et professionnelle concernant son rôle de médecin et de superviseur, et ce, quel que soit le contexte, incluant l'utilisation des médias sociaux (art. 43 du Code).

Hausse des signalements

Le CMQ dit d'ailleurs recevoir de plus en plus de signalements concernant des membres qui auraient utilisé leur téléphone intelligent en contrevenant à leur obligation de préserver le secret professionnel.

Leslie Labranche s'est dite «dans l'impossibilité de quantifier le nombre demandes d'enquêtes effectuées par le Bureau du syndic quant à des problèmes de comportements des médecins sur les médias sociaux».

Toutefois, au moins deux médecins ont été sanctionnés par le conseil de discipline du Collège pour des fautes commises sur les médias sociaux.

Le 16 avril dernier, le Dr Christian Clavel, un spécialiste en médecine familiale, a écopé d'une radiation temporaire de deux mois et d'une amende de 2500$ pour avoir révélé le diagnostic d'un ancien patient sur Facebook.

En mars, un autre médecin a été radié pour un an pour son comportement déplacé envers un patient sur un réseau social.

Le Dr Sébastien Paquin a envoyé une demande d'amitié à un patient quelques heures après l'avoir traité et lui a ensuite envoyé «des messages déplacés, à connotation sexuelle, voire une invitation à avoir avec lui des activités sexuelles», peut-on lire dans la décision du conseil de discipline.

Aussi condamné à payer une amende de 2500$, le médecin spécialiste en médecine familiale a déposé une demande d'appel au Tribunal des professions.

Les infirmières touchées

L'Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) a également émis des recommandations à ses membres concernant l'utilisation des réseaux sociaux.

«Dès 2009, l'OIIQ a informé ses membres d'agir avec prudence et vigilance en matière de réseaux sociaux, car ils comportaient plusieurs risques pour les professionnels de la santé», a expliqué la porte-parole de l'OIIQ, Karina Sieres dans un courriel au HuffPost Québec.

Le comportement d'une infirmière sur Facebook a été pris en compte dans au moins une décision du Conseil de discipline de l'OIIQ, mais il ne s'agissait pas de la seule faute reprochée à celle-ci.