POLITIQUE
29/04/2018 15:23 EDT | Actualisé 29/04/2018 15:23 EDT

La photo du petit Alan Kurdi avait causé une commotion au gouvernement fédéral

La panique qui régnait dans les communications internes du gouvernement.

Tima Kurdi tient une photo de ses neveux décédés Alan et Ghalib Kurdi, à sa maison de Coquitlam, en Colombie-Britannique.
PC/Darryl Dyck
Tima Kurdi tient une photo de ses neveux décédés Alan et Ghalib Kurdi, à sa maison de Coquitlam, en Colombie-Britannique.

Dans les heures et les jours suivant la publication d'une photo montrant le corps inanimé du petit Alan Kurdi sur une plage turque en septembre 2015, les représentants du gouvernement canadien tentaient de trouver une réponse adéquate au drame, mais finalement, leurs propos n'ont pas eu une grande résonance alors que la communauté internationale pleurait la mort du garçon de trois ans.

De nouveaux documents obtenus par La Presse canadienne en vertu de la Loi sur l'accès à l'information démontrent la panique qui régnait dans les communications internes du gouvernement à la suite de la publication de la photo qui a fait le tour du monde.

Des courriels montrent des employés fédéraux qui avaient du mal à gérer la lenteur du processus bureaucratique, et qui tentaient tant bien que mal de répondre à toutes les requêtes médiatiques — et ce, tout en concoctant les communiqués du gouvernement qui éludaient les questions les plus importantes.

La Presse canadienne a demandé à voir tous les courriels sur les réfugiés syriens qui avaient été reçus et obtenus par David Hickey, l'ancien directeur général des communications pour le ministère fédéral de l'Immigration, dans les trois jours suivant la mort d'Alan Kurdi.

L'ensemble des courriels s'étalait sur 532 pages.

Le matin du 3 septembre 2015, la photo du petit garçon, allongé face contre terre, est apparue dans les médias internationaux. Le Canada, qui était en pleine campagne électorale fédérale, a été interpellé dans cette affaire, car certains médias ont rapporté erronément que le pays avait rejeté la demande d'immigration de la famille Kurdi.

«J'ai un besoin urgent de lignes de communication pour réagir», a écrit au ministère un employé de l'ambassade canadienne à Beyrouth, au Liban.

Les employés des communications ont immédiatement tenté de limiter les dégâts. Les courriels envoyés le matin discutaient des lignes de presse qui consistaient à rétablir les faits quant à la demande d'immigration de la famille, et à souligner l'engagement du gouvernement conservateur de Stephen Harper d'accueillir 10 000 réfugiés syriens.

Un fonctionnaire a tenté de changer l'orientation du message, pour se concentrer sur l'enjeu de la migration et a suggéré de nommer le petit Alan dans les communications du ministère.

«Ce n'est pas important, combien de milliers, un garçon de trois (ans) est mort», a écrit Jean-Bruno Villeneuve, directeur adjoint des relations médias au ministère.

Des conversations incessantes sur deux jours

Les échanges se sont multipliés entre les fonctionnaires par la suite.

Les transcriptions de tous les articles et de toutes les nouvelles sur le sujet ont été partagées par les employés, qui ont aussi fait part de l'impatience de certains journalistes qui attendaient la réaction du gouvernement.

Pendant ce temps, les employés des communications travaillaient sur une version préliminaire d'un communiqué et ont continué d'ajouter plus de gens dans la conversation pour qu'ils puissent approuver le texte.

Ici et là, quelques mots ont été changés, et le texte a ensuite été partagé à plusieurs ministères et au bureau du Conseil privé, le ministère du premier ministre du Canada.

Finalement, à environ 16 h, la réaction tant attendue du gouvernement a été diffusée sur le site du ministère. Le communiqué avait trois lignes.

Mais les courriels ont continué à rentrer par la suite, alors que les responsables ont compris que l'enjeu avait changé: on parlait moins du petit Alan et on a commencé à se demander pourquoi le Canada n'en faisait pas plus pour aider les réfugiés syriens.

Étant donné que toute cette controverse survenait en période électorale, certains représentants se questionnaient sur le contexte.

«En raison de cette "période électorale spéciale", avons-nous la capacité (comme nous l'aurions d'habitude) de rectifier le tir en utilisant des données factuelles, ou est-ce que ce serait perçu comme partisan?», a demandé un employé d'ambassade.

Du 3 au 4 septembre, d'autres requêtes médiatiques ont commencé à s'accumuler. Les employés ont alors demandé à leurs patrons de leur fournir des réponses aux questions de plus en plus précises qu'ils obtenaient sur l'immigration et les réfugiés.

Les documents démontrent que les employés se sont fait ordonner de ne pas parler directement aux médias.

Les fonctionnaires se sont concentrés à souligner les impacts positifs du programme de réfugiés du Canada et à trouver le nombre exact de réfugiés syriens ayant été acceptés au Canada. Ils ont toutefois laissé sans réponse plusieurs questions sur le système canadien d'accueil de réfugiés.

Les heures ont passé sans grand progrès et les employés ont tenté de «diminuer les attentes» des journalistes qui avaient une échéance.

À la fin de la journée du 4 septembre, les fonctionnaires débattaient «urgemment» des questions du magazine «Maclean's» alors que l'un d'entre eux venait de réaliser qu'un autre ministère — celui des Affaires étrangères — aurait dû être inclus dans les discussions.

Les 22 dernières pages des documents n'ont pas été remises, en raison d'une exemption à la Loi sur l'accès à l'information qui interdit la publication de dossiers qui comprennent les échanges avec les ministres et leurs employés.

Tima Kurdi toujours insatisfaite

La tante d'Alan Kurdi, Tima, a récemment écrit un livre qui discute des conséquences de la photo de son neveu sur le sujet des réfugiés.

Malgré le malaise que la photo a créé au sein du gouvernement canadien et l'accueil de 51 800 réfugiés syriens depuis l'élection du gouvernement de Justin Trudeau, Tima Kurdi croit que les politiciens n'en font pas encore assez.

«Ça me fait mal de penser qu'il y a encore tant de gens qui souffrent et que personne ne soit au courant. Et tous ces politiciens, je ne crois pas que leurs coeurs sont éveillés», a-t-elle dit en entrevue.

«Ils ne passent pas à l'action, tout ce qu'ils font, c'est parler. Alors j'encourage les gens à briser le silence. Je les encourage à parler à leurs politiciens et à leurs dirigeants. Nous avons besoin d'une solution politique pour mettre fin à la guerre, afin que ces gens puissent retourner chez eux et rebâtir leurs vies.»