DIVERTISSEMENT
19/04/2018 17:50 EDT | Actualisé 20/04/2018 10:38 EDT

Le livre qu’il faut – absolument – lire sur « Les Belles-Soeurs », l’œuvre qui a tout changé

Un livre aussi instructif que magnifique.

Facebook/Mario Girard

Des dizaines de comédiennes ont refusé de jouer dans la première mouture, ne pouvant s'imaginer dire de telles monstruosités. Lors de la création, en 1968, Bernard Derome a demandé à Denise Filiatrault si elle avait l'impression de s'abaisser en jouant cette histoire. Les directrices du Rideau Vert l'ont programmé à contrecœur. Des spectateurs ne se gênaient pas pour quitter en plein milieu du spectacle. D'autres criaient au génie, à une époque où les Canadiens français apprenaient à utiliser leurs mots pour se faire entendre. C'est tout ça, et bien plus encore que nous apprend le journaliste de La Presse, Mario Girard, dans Les Belles-Soeurs: l'œuvre qui a tout changé, un livre aussi instructif que magnifique.

Quels ont été vos premiers contacts avec l'œuvre de Tremblay?

En 1971, trois ans après la création des Belles-Soeurs, Radio-Canada avait présenté En pièces détachées, avec Hélène Loiselle et Luce Guilbault, qui était absolument incroyable dans le rôle de Thérèse, et les voisines sur les balcons, comme des oiseaux perchés qui attendaient le drame. J'avais 10 ans, j'étais tombé là-dessus aux Beaux dimanches et ça m'avait complètement bouleversé! Je n'avais presque pas dormi de la nuit. Plus tard, à l'adolescence, j'ai vu Les Belles-Soeurs dans un petit théâtre communautaire de l'Outaouais. C'est probablement la première pièce d'adultes que j'ai vue de ma vie en personne. Ensuite, j'ai assisté à la production de 1984 au CNA, quand André Brassard était le directeur artistique, à une mise en scène de Serge Denoncourt dans les années 90, à une production en anglais à Ottawa et à la version musicale.

Le livre parle de la genèse de la pièce et met en perspective le contexte historique, social et culturel de l'époque. Crois-tu que les Québécois sont conscients de l'impact de la pièce?

Non. C'est pour ça qu'au début, je dédie le livre à mes neveux et à mes filleuls. Je l'ai beaucoup écrit pour les jeunes générations, afin qu'elles prennent conscience de notre devise « Je me souviens ». Quand les gens découvrent mon projet, ils se disent « bon, encore un livre sur Les Belles-Soeurs ». Puis, ils se mettent à lire et ils réalisent qu'ils ne connaissent presque pas cette histoire. À l'époque, Brassard et Tremblay, qui avaient 19 et 23 ans, ont complètement chamboulé le Québec, avec Réjean Ducharme et L'Osstidcho la même année. Tremblay dit d'ailleurs que s'il était arrivé un an plus tôt ou un an plus tard, la pièce n'aurait peut-être pas eu la même résonance. Les Québécois qui ont 70 ans et plus ont vécu la bataille du joual et peuvent en témoigner, mais pas les autres.

Comment expliqueriez-vous à ceux qui n'ont pas connu cette époque pourquoi le Québec était sans voix et comment la pièce leur a donné la permission de s'exprimer avec leurs mots à eux?

Dans la rue, on parlait le joual, le Québécois, quoique le terme n'existait pas à l'époque. On était des Canadiens français. Mais dans les arts, au théâtre, au cinéma et à la télévision, pour des raisons inconnues, on imitait les Français. Il fallait bien « perler ». D'ailleurs, la pièce est née d'une colère de Tremblay et Brassard qui étaient allés voir le film Caïn et qui étaient sortis en tabarnak. Le texte n'avait pas de bon sens. C'était joué à la française. La jeune génération s'imagine qu'on a toujours été libre de parler avec notre langue, mais ce sont ces œuvres qui ont tout déclenché. Gratien Gélinas a mis la table avec la revue de fin d'année Les Fridolinades avec du joual, mais on n'était pas dans le théâtre sérieux. Ensuite, Marcel Dubé, avec Zone et Un simple soldat, il écrivait dans un français international auquel les acteurs ajoutaient des couleurs. Puis, Tremblay est arrivé avec un chef-d'œuvre en joual dans un cadre de tragédie grecque. La pièce a fait scandale. Tremblay était invité partout, à la télé et à la radio. Il dit d'ailleurs que ce sont ses ennemis qui l'ont fait découvrir.

Plusieurs spectateurs ont été choqués, comme si la pièce violait leur intimité.

Le texte est d'une criante vérité. On mettait la vraie vie sur scène. Le fameux monologue du Maudit cul, à propos de Rose Ouimet qui subit son mari tous les soirs, était probablement le moment de la pièce qui faisait le plus réagir. Dès les premières représentations, des hommes sortaient. Brassard a même dit à Denise Filiatrault de continuer le monologue en les regardant quitter la salle, si ça se reproduisait.

Vous écrivez que la pièce résonne partout dans le monde, parce que plusieurs peuples sont asphyxiés, comme au Québec dans le temps. De quelle façon la pièce leur permet de se projeter?

J'aime la théorie de la meute. À part Pierrette, qui arrive à la fin du premier acte, les 14 femmes forment un groupe homogène. Germaine Lauzon a gagné un million de timbres, elle se promène avec son cataloy' et elle les bave, sans jamais coller de timbres avec les autres. Même que dans la mise en scène de Filiatrault, Germaine les accueille en robe de chambre, elle va se changer et elle revient avec un diadème! Elle s'élève au-dessus de la meute. C'est pour ça qu'il y a une révolte à la fin. Et ça, toutes les sociétés comprennent ça.

Quelle place peut occuper la pièce dans l'avenir?

Cette pièce-là est arrivée au stade de classique. La pièce a été écrite en 1965 et montée en 68. Ça fait 50 ans. Et je pense que dans 50 ans, on va encore la jouer, mais avec un regard différent. Il n'y aura plus personne qui aura vécu cette époque, donc on va la regarder comme on regarde un Molière.