NOUVELLES
13/04/2018 14:37 EDT | Actualisé 17/04/2018 06:36 EDT

Découvrir le Nord un mille à la fois à bord du train Tshiuetin

Récit d'un voyage de 14 heures vers le 55e parallèle.

Aucune route ne permet encore d'accéder au Grand Nord du Québec. On va à sa rencontre presque inévitablement par les airs. Mais il est possible d'aller frôler le 55e parallèle par voie terrestre grâce au méconnu train Tshiuetin, qui relie Sept-Îles et Schefferville. Un long voyage qui permet de découvrir un territoire nordique, un mille à la fois.

Fabrice Gaëtan

Le soleil n'a pas fini de se lever à l'horizon quand les moteurs du train démarrent. Quelques passagers fument une dernière cigarette en vitesse sur le quai. Personne ne s'attarde trop dehors, avec ces 30 degrés sous zéro au thermomètre, ce matin-là.

Fabrice Gaëtan

« Il fait beau aujourd'hui et on n'a pas trop d'arrêts de prévus; on devrait faire le voyage en 14 heures si tout va bien», estime le chef de train Yan Fortin-Veillette en faisant le tour des voitures.

Quatorze heures pour parcourir 573 km?

www.tshiuetin.net

« La vitesse moyenne du train est de 45 milles à l'heure, et on peut ralentir ou s'arrêter souvent », explique le chef de train en sortant une carte. Le chemin de fer passe sur le territoire québécois et du Labrador pour relier Sept-Îles et Schefferville. « Ce sont les trains parmi les plus lourds au monde qui passent ici, continue-t-il. On pèse autour de 40 000 tonnes, avec les wagons et nos deux locomotives. Les trains du CN, quand ils pèsent 15 000 tonnes, on les considère comme des monstres ! »

Fabrice Gaëtan

Il est 8h30 quand le train commence à bouger. On se choisit des sièges et on s'installe. Si mon collègue photographe et moi en sommes à notre premier voyage, la plupart de la quarantaine de passagers sont des habitués. Plusieurs se construisent des abris de couvertures à leur siège, s'y couchent en petites boules, bien emmitouflés. Ils s'approprient un espace du train.

Fabrice Gaëtan

Fabrice Gaëtan

Et ce train, il leur appartient réellement. Tshiuetin est le premier chemin de fer à être détenu et exploité par un groupe des premières nations en Amérique du Nord. « C'est la première entreprise 100% autochtone au monde! », souligne fièrement Yan, lui-même Atikamekw. La compagnie est cogérée par trois nations, soit les Montagnais de Uashat mak Mani-Utenam et Matimekoch-Lac-John, ainsi que les Naskapis de Kawawachicamach. Comme la presque totalité des employés, ses utilisateurs sont aussi très majoritairement autochtones. Faisant un aller-retour par semaine, ce service de train a été créé expressément pour briser l'isolement des nations vivant sur le territoire.

Fabrice Gaëtan

« C'est comme une grosse famille ici, dit le chef de train qui travaille pour la compagnie ferroviaire depuis 7 ans. Ici, tu travailles pour la communauté, pour les gens. Tu vois les enfants grandir, tu vis les mariages, les décès... »

Catherine Girouard

Même s'il estime avoir fait entre 400 et 500 fois le voyage aller-retour, le quarantenaire est loin d'en être blasé. « Le territoire n'est jamais pareil », dit-il en marchant d'un wagon à l'autre, nous invitant à l'accompagner dans l'une des deux locomotives de tête.

Fabrice Gaëtan

Si le paysage s'offre déjà généreusement à travers les grandes fenêtres des voitures de passagers, la locomotive offre une vue à 180 degrés. « Je découvre le territoire autrement à chaque voyage, raconte Yan, les yeux rivés à l'horizon. Chaque saison est complètement différente. L'été, l'hiver, l'automne le printemps, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il fasse soleil : c'est toujours beau. »

Fabrice Gaëtan

Fabrice Gaëtan

Des étendues de blanc parsemées d'épinettes noires défilent à perte de vue autour de nous. On admire la rivière Moisie, un paradis pour pêcheurs, avec ses truites et son saumon en abondance. On longe plusieurs petits et grands cours d'eau, des flancs de montagnes escarpés. On emprunte l'étroit barrage Menihek, qui signifie « sentier difficile » en innu, sur lequel on roule plus lentement. On sent un grand coup de vent s'engouffrer par la fenêtre ouverte de la locomotive lorsqu'on croise un convoi transportant des tonnes de boulettes de fer provenant d'une des mines des alentours.

Fabrice Gaëtan

«Ici, la nature est totalement sauvage, et la relation avec les animaux est complètement différente, raconte Yan, installé dans le siège de conducteur. Les geais gris mangent dans nos mains. Les lièvres nous regardent passer sans bouger sur le bord de la track. Les ours se foutent carrément de nous, on peut quasiment les flatter. Et c'est l'abondance. L'automne, c'est plein de bleuets à pu savoir quoi faire, les petites fraises aussi, les graines rouges. Du poisson et du gibier, il y en a partout. Pour quelqu'un qui aime ça, c'est le paradis. »

Le conducteur ne se lasse pas de parler du territoire nordique. « Les aurores boréales et les couchers de soleil sont magnifiques, continue-t-il. Les bleus changent tout le temps dans le ciel. Quand l'été arrive, tu vois la vie reprendre dans les cours d'eau. Tu vois les fleurs sortir, les mouches aussi... Et il y en a en tabarnouche, des mouches! C'est ici qu'on les fabrique! » dit-il dans un éclat de rire.

Le train ralentit. Yan donne quelques instructions dans sa radio. «Il faut qu'on arrête pour donner de l'huile à Derek», nous dit-il. Une chose qui semble tellement normal pour lui, mais qui peut résonner drôlement pour des gens venus du sud de la province, pour qui trouver quelqu'un sur le bord des rails, au beau milieu d'un nulle part sauvage par un jour de grand froid, est quelque peu improbable. Mais tout au long du trajet, on aperçoit en effet, ici et là, plusieurs petites cabanes.

Fabrice Gaëtan

On s'immobilise complètement. Derek et deux collègues de travail attendent leur livraison d'huile près des rails. « On apporte pleins de choses aux gars qui travaillent ou qui vivent sur le territoire, explique Yan. On arrête et on garoche des cigarettes aux gars dans le bois, des médicaments, du pain. Souvent on n'arrête même pas, on va juste ralentir, on lance ça par terre en passant. Des fois on a des commandes d'épicerie. Ils ont des téléphones satellites, ils nous appellent et nous disent ce qui leur manque.»

Fabrice Gaëtan

Fabrice Gaëtan

Même s'il remarque une diminution depuis quelques années, Yan affirme que plusieurs membres des nations des alentours fréquentent encore beaucoup les bois. Si plusieurs y viennent de temps en temps, comme pour des vacances au chalet, certains y vivent encore une très grande partie de l'année.

«Ici, on est sur le territoire de Maurice, dit Yan en pointant un lac au loin. Il passe au moins 6 mois par année dans le bois. Il y a aussi Zachary. Il a 80 ans, et même s'il fait - 50 dehors, il est sur le bord de la track devant son feu. Il va attendre là pendant 6 heures s'il le faut si on est en retard. Ça se voit qu'il a du vécu, ce monsieur-là. » Même s'il n'y a aucune gare ni arrêt officiel entre Sept-Îles et Schefferville, le train s'arrête ainsi souvent, à la demande.

« C'est fait à la bonne franquette, mais c'est ça qui est l'fun, rigole Yan en racontant toutes ces histoires. Tshiuetin, tu pourrais décrire ça comme humain.»

Fabrice Gaëtan

Fabrice Gaëtan

Fabrice Gaëtan

Le chef de train nous raccompagne vers les passagers. Un groupe chante en choeur en s'accompagnant à la guitare. On se promène d'un siège à l'autre en parlant avec un peu tout le monde. On remarque quelques nouveaux visages. « I come from the woods, at the mile 69», dit Suzette, dont les joues sont encore rougies par le froid. Quelques sièges plus loin, deux hommes sont quant à eux embarqués au mille 45. Ils étaient dans le bois pour déneiger les chalets d'une pourvoirie.

« Mon père a travaillé à Via Rail pendant des années, raconte Yan Fortin-Veillette en prenant place sur une des banquettes rouges du wagon restaurant. Moi, charrier du monde en veston-cravate entre Québec et Montréal... c'est non. J'aime mieux un gars qui sent la fumée et la sueur un peu après avoir passé une semaine dans le bois, et qui va te raconter un paquet d'histoires et de légendes.»

Comme celle que nous raconte un Innu de Schefferville, installé à la banquette voisine. Une histoire d'amour entre un lièvre et un renard. « Une légende familiale » précise-t-il, expliquant que toutes les légendes innues servent d'abord à transmettre aux enfants des connaissances sur la faune, la flore et la survie en nature.

Catherine Girouard

Le jour tombe lentement. Plusieurs passagers profitent des quelques heures qui restent pour se reposer. Des enfants tentent de nous apprendre à compter en innu. Leurs mères rient de bon cœur en nous écoutant.

Il est 22h30 quand le train arrive finalement en gare. Comme l'avait estimé le chef de train, le voyage aura été de 14h, ce jour-là. On salue les passagers en repliant bagage. On fait l'accolade à quelques-uns. Quatorze heures à se côtoyer, ça invite naturellement les échanges.

«Tshiuetin, c'est le plus beau train au monde, dit Yan sans hésiter. J'ai la plus belle job au monde, je travaille avec les plus beaux gens au monde, dans le plus beau paysage au monde. Et personne ne connait ça. Tant mieux, tsé. L'être humain n'a pas eu le temps de tout salir ici. Tout est encore propre. Pis c'est l'fun...»