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13/04/2018 07:23 EDT | Actualisé 13/04/2018 07:23 EDT

«J'ai juste vu une boule de feu»: l'histoire derrière le premier prix au World Press Photo

Le photographe Ronaldo Schemidt a immortalisé un moment emblématique des émeutes qui ont secoué le Venezuela l'an dernier.

Le jeune homme courait désespérément, transformé malgré lui en torche humaine. Son masque à gaz étouffait ses cris de douleur. Sur un mur derrière lui, le graffiti d'un pistolet qui tirait ce mot: "Paz" (paix).

Le photographe de l'AFP Ronaldo Schemidt a immortalisé ce moment, emblématique des émeutes qui ont secoué le Venezuela au printemps et à l'été 2017.

Récompensé par le prestigieux prix de la photo de l'année du World Press Photo jeudi à Amsterdam, le cliché raconte l'instant tragique où Victor Salazar, étudiant de biologie de 28 ans, a pris feu après avoir fait exploser le réservoir d'essence d'une moto des forces de sécurité au côté d'autres jeunes manifestants, le 3 mai sur la place Altamira à Caracas.

Ronaldo Schemidt

La séquence a duré à peine dix secondes.

"J'ai senti de la chaleur, un éclair. Je ne savais pas ce que c'était, j'ai juste vu une boule de feu qui venait vers moi. Je l'ai suivie, en prenant des photos sans m'arrêter, j'ai entendu ses cris et c'est là que je me suis rendu compte de ce que c'était", a raconté le photographe vénézuélien.

En poste au bureau de l'AFP à Mexico, Ronaldo Schemidt avait été envoyé en renfort à Caracas pour aider l'équipe locale dans la couverture exténuante de la vague de manifestations.

Appelant à l'aide, Victor, une fois dévêtu de sa chemise enflammée, s'était jeté sur le bitume, se roulant sur le sol pour tenter de mettre fin à son supplice. D'autres manifestants avaient réussi à apaiser les flammes en frappant avec leurs mains.

"Il ne voulait plus vivre"

Brûlé sur 70% du corps et avec même certaines de ses empreintes digitales effacées par le feu, l'étudiant a dû subir 42 greffes de peau. "Son traitement a été très douloureux, très traumatisant, il criait, il ne voulait plus vivre. Maintenant, il est en train de cicatriser", a témoigné à l'AFP sa soeur, Carmen Salazar.

Un an après la tragédie, Victor Salazar est toujours en soins, chez lui à Ciudad Guayana, dans le sud du Venezuela. Il refuse tout contact avec la presse et, selon sa soeur, il ne veut plus entendre parler de cet épisode douloureux.

Il veut juste oublier ce jour fatidique où il faisait partie d'un groupe de jeunes, visages cachés par des foulards et des capuches, qui frappaient la moto des militaires, prise comme un trophée de guerre après avoir été traînée par un tank de la Garde nationale, et que les manifestants avaient incendié partiellement avec des cocktails molotov.

Le pays a vécu quatre mois d'affrontements quasi-quotidiens entre les forces de sécurité et les partisans de l'opposition qui exigeaient le départ du président socialiste Nicolas Maduro, confronté à l'une des pires crises économique, politique et sociale vécues par le Venezuela.

Les rues de la capitale se sont transformées en champ de bataille, entre pluies de gaz lacrymogène et tirs de balles en caoutchouc, de pierres et de cocktails molotov. Une violence qui fera 125 morts au total.

Le prix, décidé entre cinq photographes finalistes au terme d'un concours auquel ont participé plus de 4.500 professionnels de 125 pays, récompense celui ayant saisi avec "créativité et talent visuel (...) une image ou un événement de grande importance journalistique survenu l'an dernier".

Mais pour Ronaldo Schemidt, 46 ans, qui a quitté le Venezuela il y a 18 ans, cela signifie bien plus encore: "Cette photo représente la situation terrible d'un pays, le mien, tombé en disgrâce, pris dans une spirale de violence politique et sociale", confie-t-il à l'AFP depuis Amsterdam.

L'exposition internationale World Press Photo a accueilli plus de 55 000 visiteurs en 2017 à Montréal. Elle y sera de retour du 29 août au 30 septembre au Marché Bonsecours, dans le Vieux-Montréal.