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13/04/2018 11:01 EDT | Actualisé 13/04/2018 15:24 EDT

Ce cycliste n'a pas apprécié d'être frôlé par un autobus de la STM

Mais les experts (et les commentateurs!) ne lui donnent pas tous raison...

Le partage de la route est un combat constant à Montréal et cet incident terrifiant filmé par un cycliste sur la rue Sherbrooke a ravivé la controverse.

Peu avant 9h mercredi matin, le cycliste Stéfan Popović circulait dans la voie de droite sur la rue Sherbrooke en direction est, quand il a été frôlé par un autobus de la Société de transport de Montréal (STM).

Furieux, le cycliste a décidé de prendre l'autobus en chasse pour faire connaître sa façon de penser au chauffeur. «Prends la piste cyclable en bas, le grand», répond le chauffeur avant de poursuivre sa route.

Quand M. Popović le rattrape, le chauffeur exprime son mécontentement envers les nombreux cyclistes qu'il croise chaque matin sur sa route. «Il y a une piste cyclable en bas. Ils ont scrappé toute la rue Maisonneuve pour vous autres, esprit, pis vous êtes à peu près 28 à passer tous les matins ici», lance-t-il, visiblement exaspéré.

«J'habite sur Sherbrooke et je travaille sur Sherbrooke. Je ne vois pas pourquoi je ferais un détour prendre la piste cyclable», a clamé M. Popović en entrevue téléphonique avec le HuffPost Québec.

«En tant que cycliste, j'ai le droit d'être sur Sherbrooke. On a le droit de rouler sur Sherbrooke en se faisant pas intimider par les automobilistes», martèle-t-il.

Des critiques des deux côtés

Sur Twitter, Patrick Lagacé a provoqué tout un débat en partageant la vidéo, qualifiant le chauffeur de «danger public qui a une dent contre les cyclistes».

Plusieurs étaient en accord avec le chroniqueur de La Presse, estimant que le chauffeur aurait pu (et dû) contourner le cycliste d'une façon plus sécuritaire.

Mais de nombreux internautes avaient aussi des reproches à faire au cycliste. Notamment, ils ont été plusieurs à noter qu'il a louvoyé entre les voitures pour rattraper l'autobus. Il s'est également placé à la gauche de l'autobus pour apostropher le chauffeur.

D'autres sont aussi d'avis que le cycliste était dans le tort dès le début et qu'il a provoqué l'incident en ne circulant pas assez près du bord de la chaussée.

Dans la vidéo, M. Popović indique qu'il circulait à environ 1,5 m des voitures stationnées à droite. «Je n'ai enfreint aucune règle du Code de la sécurité routière, assure-t-il. J'avais le droit d'être là.»

Le chauffeur rencontré

L'article 487 du Code de la sécurité routière du Québec spécifie en effet que «le conducteur d'une bicyclette doit circuler à l'extrême droite de la chaussée et dans le même sens que la circulation, sauf s'il s'apprête à effectuer un virage à gauche, s'il est autorisé à circuler à contresens ou en cas de nécessité».

Mais les chauffeurs d'autobus sont eux aussi responsables de la sécurité des cyclistes et des piétons qui croisent leur route.

Dans un courriel au HuffPost Québec, le porte-parole de la STM Philippe Déry explique que les chauffeurs «doivent effectuer leur dépassement en respectant l'espace vital du cycliste (distance à maintenir entre le véhicule et le cycliste)».

«Si le chauffeur peut ainsi procéder en restant dans la voie de droite, il est invité à le faire, sinon il peut procéder en effectuant un changement de voie complet. Le tout varie donc selon la configuration de la rue et l'espace disponible, la constante étant d'assurer le respect de l'espace vital du cycliste», précise M. Déry.

Le porte-parole a affirmé que la vidéo avait été portée à l'attention de la STM et qu'«un suivi a été amorcé».

Cet employé sera rencontré et nous prendrons les mesures appropriées en lien avec cet incident.Philippe Déry, STM

«Nous prenons le tout au sérieux, puisque la sécurité et le respect de tous les usagers de la route, de même que son partage harmonieux, sont des principes à la base du travail de nos chauffeurs, même si la cohabitation bus-cyclistes-piétons-automobilistes-chantiers peut parfois s'avérer complexe», a indiqué le porte-parole.

Le Syndicat des chauffeurs de la STM a refusé de commenter l'incident. «Ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que le chauffeur va être rencontré», s'est contenté de répondre le porte-parole Ronald Boiron.

Quant à savoir si les altercations verbales entre chauffeurs et cyclistes sont monnaie courante, M. Boiron admet que ce n'est pas la première fois. «Il faut savoir que les chauffeurs ont des délais à respecter et que ça occasionne toutes sortes de tension», a-t-il justifié du bout des lèvres.

Stéfan Popović a indiqué au HuffPost Québec que la STM ne l'avait toujours pas contacté vendredi après-midi malgré une plainte formelle.

Quand on lui demande ce qu'il souhaite voir se produire, M. Popović est songeur: «Je ne sais pas si cette personne-là devrait conduire un autobus. Visiblement, c'est quelqu'un qui ne connait pas assez le code et qui a fait preuve de rage au volant.»

Qui a raison?

Le HuffPost Québec s'est entretenu avec l'avocat montréalais Cyrille Girot, qui se penche notamment sur des dossiers d'infractions de la route.

Après avoir visionné la vidéo, Me Girot estime qu'au moins une partie du blâme repose sur les épaules du cycliste. Selon lui, le cycliste ne se base sur aucun article de loi lorsqu'il décide de rouler à 1,5 m des voitures stationnées à sa droite.

«On comprend qu'il garde cette distance par crainte d'emportiérage, mais à l'endroit où l'autobus le frôle, il y a trois ou quatre places de stationnement libres. Il entendait l'autobus arriver, il aurait pu se pousser bien plus vers la droite», note l'avocat.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a toutefois une interprétation différente.

«Il doit longer la rangée de véhicules stationnés, il ne doit pas entrer entre les véhicules si un certain nombre de place est inoccupé», a indiqué par courriel la porte-parole du SPVM Sandrine Lapointe, citant un document de la Société d'assurance automobile du Québec.

«Ce que nous recommandons aux cyclistes, c'est de garder une distance raisonnable entre cette rangée de véhicules stationnés afin d'éviter les cas d'emportiérage», a-t-elle ajouté.

Youtube/MTL Biking Commute
Capture d'écran

Quelle marge de manoeuvre pour le chauffeur?

En vertu de l'article 341 du Code de la sécurité routière, la «distance raisonnable» que doit maintenir un conducteur entre son véhicule et un cycliste est d'un mètre lorsque la limite de vitesse est de 50 km/h.

«Si le cycliste roulait plus à droite, il y aurait bel et bien un mètre entre l'autobus et lui. Le cycliste s'éloigne volontairement des voitures», estime Cyrille Girot. Il note aussi que le chauffeur ne pouvait pas se déporter vers la voie de gauche en raison de la présence d'une Volvo blanche dans son angle mort.

«Je pense que la conducteur est un peu pris. Sa seule autre option aurait été de ralentir et de circuler derrière le vélo, qui roule à un maximum de 30 km/h», croit l'avocat.

«À mon sens, l'autobus a la priorité. Il y a aussi une considération philosophique à prendre en compte: l'autobus transporte beaucoup plus de monde, ajoute-t-il. Dans la logique du cycliste, il a le droit d'être là. Il est maître et seigneur et les autres vont devoir se tasser.»

Cyrille Girot croit que des incidents comme celui-ci doivent servir à alimenter une réflexion sur la place des cyclistes sur certaines artères à Montréal.

«Je pense qu'à Montréal on va devoir aller vers une logique de dire que les cyclistes ne sont pas les bienvenus sur certains grands axes, comme les voitures ne sont pas les bienvenues à certains endroits. La rue Sherbrooke en est un exemple. C'est trop dangereux», soutient-il.

Selon lui, la présence de la piste cyclable deux rues plus bas pourrait servir d'argument en cour.

«Il y a une question de provocation. Le cycliste s'est mis dans une situation de risque alors qu'il avait une alternative (ndlr: utiliser la piste cyclable)», juge l'avocat.

«Je pense que ça pourrait amener une réflexion et que ça pourrait être argumenté. Quelle serait la perception d'un juge, je l'ignore», conclut-il.

Changer les mentalités

Stéfan Popović a songé à aller à la police, mais il sait que sa plainte aurait peu de chances d'aboutir à des accusations.

S'il a choisi de rendre la vidéo publique, c'est pour sensibiliser les usagers de la route. «L'important c'est que les gens apprennent de cet événement là, dit-il. Je veux que les gens comprennent que partager la route, c'est pas compliqué, c'est possible.»

«J'ai un véhicule automobile; des fois je conduis en ville. Je sais que c'est pas facile pour personne. Mais quand on est au volant il faut essayer de rester calme», insiste-t-il.

«Pour toutes sortes de raisons environnementales, économiques et de santé publique, des cyclistes, il va y en avoir de plus en plus. Et ceux qui veulent en voir moins sont du mauvais côté de l'histoire», tranche M. Popović.