DIVERTISSEMENT
03/04/2018 05:56 EDT | Actualisé 03/04/2018 05:56 EDT

«Discours de réception du prix Nobel»: la littérature selon Jean Barbe

Un bouquin à lire non pas comme une provocation, mais plutôt comme un plaidoyer.

Véronique Roch-Lefebvre / lemeac.com

Le prix Nobel de littérature a été l'occasion pour de nombreux auteurs récompensés de livrer devant l'Académie suédoise leur philosophie de l'art. Même si Jean Barbe n'a jamais reçu l'honneur suprême, l'écrivain publie son Discours de réception du prix Nobel, un bouquin à lire non pas comme une provocation, mais plutôt comme un plaidoyer. Entrevue.

Comme le titre du livre l'indique, vous imaginez le discours que vous auriez prononcé à Stockholm après avoir reçu le prix Nobel de littérature. Présomptueux ou ironique?

C'est évidemment ironique. Je sais bien que je ne suis pas un écrivain nobélisable. Ma notoriété est tout au plus municipale! Mais le discours du Nobel (ou de réception à l'Académie française, disons) est en soi un genre. Un discours d'une heure, qui synthétise la pensée culturelle du récipiendaire. Je me suis dit: c'est un genre qui me plaît, c'est une forme qui me semble adéquate pour exprimer ce qui m'habite depuis quelques années, alors pourquoi pas! Le titre est un clin d'œil que seuls les esprits un peu épais prendront pour du cash.

Dès les premières pages, vous racontez plusieurs moments intimes de votre jeunesse. Est-ce que le métier d'écrivain passe d'abord par cet abandon total de soi?

La littérature est pertinente parce qu'elle s'adresse à la part cachée du lecteur. Ces sentiments qui nous agitent, mais dont on ne sait pas bien les nommer, ou qu'on hésite à verbaliser parce que nous avons l'impression d'être à part, d'être étranges, de ne pas correspondre à la norme... Il faut, pour écrire, aller dans ces zones d'ombres, je crois, pour les éclairer. Oui, il faut une bonne dose d'abandon. On ne peut pas vraiment écrire en se protégeant, de la même manière que lorsqu'on aime, on devient vulnérable, on s'ouvre et on risque la blessure. Bien à l'abri derrière une armure solide, on ne peut pas aimer, on ne peut pas écrire.

Vous faites également un état des lieux assez pessimiste sur l'industrie du livre et du métier d'écrivain à l'ère du numérique.

Tout le monde essaie de gagner sa vie, tout le monde veut être aimé, apprécié, célébré. C'est d'autant plus vrai à l'ère du Big Data, où nous sommes encouragés à être le centre de notre monde, à faire ce qui nous plaît. Les écrivains ne sont pas épargnés par ce phénomène. Ils veulent plaire, alors ils font des séries, remettent en scène des personnages qui ont la faveur du public, offrent, au bout du compte, ce que le public désire.

Plus que le prix Nobel, le livre est en fait une véritable déclaration d'amour à la littérature.

Je crois pourtant que la plus grande littérature est précisément cette offre qui ne répond à aucune demande, cette apparition d'un récit, d'une écriture, d'une thématique, d'un univers qui ne correspondent à rien de connu. Les grands livres ouvrent de nouveaux pans à la connaissance du monde et de ceux qui l'habitent. Ils mettent en mots des sentiments nouveaux, des réflexions nouvelles. Offrir du connu, du déjà-lu, c'est bon pour le commerce. Mais ça ne nous fait pas avancer collectivement. Le huitième tome d'une série policière, c'est du confort. C'est des pantoufles. La littérature, la grande, celle qui compte pour moi, celle qui a compté dans l'histoire, n'est pas confortable. Elle dérange. Elle nous ébranle et nous met en mouvement.

Votre discours est surtout une sonnette d'alarme sur les multiples dangers qui guettent l'art en général et la littérature en particulier. La société de consommation telle qu'on la connaît au Québec tue-t-elle la littérature?

La société de consommation, telle qu'on la connaît en Occident, ne tue pas seulement la littérature. Elle tue tout. L'environnement, les liens sociaux, l'avenir.

On a l'impression que l'ennemi numéro un de la littérature est aujourd'hui le manque d'intérêt des jeunes générations envers la culture. Leur soif d'instantanéité et de réseaux sociaux les éloigne encore plus de la littérature, selon vous.

Les jeunes ne manquent pas d'intérêt envers la culture. Les jeux vidéo forment une culture. Les jeux vidéo véhiculent des valeurs, des informations, des histoires. Mais surtout, les jeunes sont comme les plus vieux, ils sont comme tout le monde. Nous sommes constamment incités à aller vers le facile, le confortable, le «sur-mesure» qui fait comme un gant. C'est le contraire de l'idée humaniste de la culture, qui, je le répète, cherche à nous ébranler pour nous remettre en question et nous remettre en mouvement.

Que voulez-vous dire par «remettre en question»?

Le divertissement règne dans toutes les classes d'âge. Or, le divertissement, c'est le contraire de la réflexion, de l'introspection, du questionnement. Les sociétés occidentales vont-elles si bien qu'on peut faire l'économie de la remise en question? Je ne crois pas. Le divertissement, en ce sens, est un ennemi du bien commun, puisqu'il valorise un statu quo qui détruit la planète et aggrave les inégalités.

Et vous n'hésitez pas non plus à pointer du doigt les écrivains eux-mêmes, en partie responsable de la situation.

Si les écrivains donnent dans le divertissement, oui. Ils contribuent au mal. C'est gros, hein, dire ça: contribuer au mal? C'est pourtant ce que je crois.

Discours de réception du prix Nobel – Jean Barbe – Éditions Leméac – 2018 – 64 pages.

Voir aussi: