NOUVELLES
31/03/2018 17:09 EDT | Actualisé 31/03/2018 17:09 EDT

Après un an à l'hôtel, les sinistrés de Rigaud sont à bout de souffle

Selon une sinistrée, la bureaucratie ne cesse de mettre des bâtons dans les roues des ceux qui essaient de sauver leur maison.

Christinne Muschi/Reuters
Rigaud en mai 2017.

À l'approche du premier anniversaire des inondations qui ont touché plus de 500 résidences à Rigaud, des sinistrés vivent toujours dans leurs valises dans une petite chambre d'hôtel. Ces citoyens mènent le combat de leur vie pour sauver ce qui reste de leur maison, mais ils sont à bout de souffle et ils craignent maintenant pour leur santé.

Claire L'Heureux n'en peut plus d'être enfermée entre les quatre murs de sa chambre d'hôtel. Elle y vit avec son conjoint depuis près d'un an et le moral n'y est plus.

«Il faut qu'on sorte de là pour notre santé mentale. On est en train de tomber malade», confie-t-elle.

Malgré toute la gentillesse du personnel de l'établissement, elle veut rentrer chez elle au plus vite.

«Ça fait un an que je vis avec un sac à dos. Mes vêtements, je les porte la semaine, je les lave la fin de semaine et je les remets la semaine suivante. Mon conjoint et moi, on se partage un garde-robe de chambre d'hôtel avec nos manteaux d'hiver dedans», donne-t-elle en exemple.

«Quand on va à l'hôtel d'habitude, on sait quand on va retourner à la maison. Nous, on ne savait même pas si on avait encore un chez nous», souligne la dame qui vient d'obtenir son permis pour effectuer les travaux de réparation sur sa maison, plus de 11 mois après la catastrophe.

Sauf que le calvaire est loin d'être terminé pour Claire L'Heureux et son conjoint. «Ça m'a pris 11 mois pour obtenir le permis de réparer ma maison, j'étais euphorique. Et puis là, la personne qui me remet mon permis me dit qu'il me faut un autre permis pour mon puits! Après 11 mois, ça ne leur a jamais tenté de me le dire avant?», dénonce celle qui ne décolère pas depuis qu'elle a entendu la ministre Lucie Charlebois rejeter la faute des délais sur le dos des sinistrés.

Selon Mme L'Heureux, la bureaucratie ne cesse de mettre des bâtons dans les roues des sinistrés qui essaient de sauver leur maison. «On fait deux pas et on recule de trois», image-t-elle.

«Je me suis dépêchée pour obtenir tous les documents nécessaires afin d'avoir le permis pour mon puits et là, on me répond que la personne responsable est en vacances pour un mois. Ça fait 11 mois qu'on attend, j'espère qu'il y a quelqu'un pour la remplacer!», s'indigne-t-elle.

Le couple de Rigaud a obtenu la permission de faire des travaux de réparation sur sa maison parce que les dommages sont estimés à moins de 50 pour cent de la valeur de la propriété. Elle peut obtenir une aide gouvernementale maximale de 200 000 $.

Ce qui inquiète Mme L'Heureux aujourd'hui, c'est qu'après avoir lutté corps et âme pendant 11 mois, elle n'a plus la force de se lancer dans un chantier de construction. «On n'a même plus l'énergie pour aller magasiner les matériaux», laisse-t-elle tomber.

Harcelé jusqu'à la dépression

Tina Bseilis et son frère Christophe en ont vu de toutes les couleurs depuis un an. Frère et soeur habitent à quelques portes l'un de l'autre dans le secteur de la Pointe Séguin à Rigaud.

Lorsque la rivière des Outaouais est sortie de son lit en avril 2017, l'eau est bien entrée dans le sous-sol des deux maisons, mais le niveau n'a jamais atteint le rez-de-chaussée. Un constat qu'a confirmé le ministère de la Sécurité publique dans un document remis à Mme Bseilis.

Cependant, le ministère avait embauché un inspecteur pour évaluer les dommages et dans son rapport, il a recommandé que les deux propriétaires dégarnissent les murs et les planchers de manière préventive. «J'ai fait confiance à mon gouvernement, mais je n'aurais jamais dû», déplore-t-elle.

Parce qu'ils ont dénudé les murs, ils doivent maintenant se battre pour obtenir le droit de remettre les lieux en état. La maison de Christophe Bseilis a d'ailleurs été déclarée comme étant endommagée à plus de 50 pour cent de sa valeur et l'homme est depuis harcelé pour qu'il démolisse sa maison. «Mais il n'y a jamais eu d'eau! Juste au sous-sol et c'est un vide sanitaire», confie sa soeur qui a obtenu une procuration depuis que son frère a sombré dans une profonde dépression.

Pour sa mère, le gouvernement fait preuve de harcèlement envers son fils. «Ils ne veulent que cela, démolir, démolir, mais on ne va pas démolir!», assure la dame.

Pour ajouter à la pression, Christophe Bseilis est menacé d'expulsion de son hébergement à l'hôtel toutes les deux semaines. «Il faut se battre avec la Croix-Rouge et avec le ministère. Il faut implorer, parfois même pleurer pour éviter qu'ils le mettent à la rue, puis ils prolongent de deux semaines», relate Tina Bseilis qui doit se battre pour sa maison alors qu'elle est enceinte.

«Je ne me rappelle pas la dernière fois où j'ai souri. Quand on rit, c'est juste pour ne pas pleurer», dit-elle en laissant couler quelques larmes.

Ne pas faire de victimes

Le maire de Rigaud Hans Gruenwald avait bien pris soin de «limiter les attentes» des citoyens après l'inondation historique de sa municipalité. «On s'est fixé un seul objectif et c'est de ne pas avoir de victime», dit-il.

Selon le regroupement des sinistrés, la détresse liée à la catastrophe aurait entraîné quelques suicides, mais le maire soutient ne pas avoir eu connaissance de tels cas à Rigaud.

Il reste que les délais continuent de s'allonger pour les sinistrés et la détresse prend de l'ampleur.

«Le problème qu'on vit dans le moment, c'est le rétablissement. La formule de rétablissement doit respecter un décret mis en place par le ministère de la Sécurité publique et les règlements de construction de l'urbanisme. Il y a un citoyen qui est rendu à son cinquième rapport, c'est un non-sens! On joue avec les sentiments du monde», déplore le maire qui dit demeurer à l'écoute des gens allant même jusqu'à les rencontrer un dimanche de Pâques.

Hans Gruenwald se désole du manque de souplesse du décret ministériel imposé aux sinistrés. «C'est le côté humain qui manque. Quelqu'un m'aurait fait ce qu'on a fait à ces gens-là, je ne sais pas comment j'aurais réagi. J'ai vu leur flamme s'éteindre tranquillement et ça vient me chercher», partage le premier magistrat.

«J'ai adopté l'attitude de traiter un dossier à la fois. Le ministère de l'Environnement veut de l'information et le ministère de la Sécurité publique ne veut pas lui donner. Qu'est-ce que vous voulez que le maire fasse dans le milieu?», ironise-t-il.

Encore et toujours, le maire Gruenwald répète son mantra: «Il y a juste une mission: aucune victime.» Mais désormais, il ajoute: «J'ai bien peur qu'on soit en train d'en créer».