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18/03/2018 15:33 EDT | Actualisé 18/03/2018 15:33 EDT

Les Cris soupçonnent Hydro-Québec d'avoir causé la disparition de la zostère

Ils pourraient bien avoir raison, selon Fred Short, un écologiste spécialiste des herbiers de l'Université du New Hampshire.

Courtoisie
Les Cris Lawrence Kanatewat (à droite) et Merlin Kanatewat (à l'arrière) regarde le chercheur Dante Torio prenant un échantillon d'eau dans la Baie James Bay près de Wemindji.

Les Cris soupçonnent les énormes barrages et réservoirs construits par Hydro-Québec sur les rivières La Grande et Eastmain d'avoir déversé de si importantes quantités d'eau douce dans la baie qu'ils ont endommagé, voire détruit, les lits de zostère marine, friands d'eau salée, de la baie James à la baie d'Hudson, plus de 100 kilomètres au nord.

Ils pourraient bien avoir raison, indique Fred Short, un écologiste spécialiste des herbiers de l'Université du New Hampshire.

M. Short a commencé à s'intéresser à la baie James en 2004 et a présentement complété la moitié d'une étude d'une durée de quatre ans sur la zostère marine. Ses travaux laissent entendre qu'il existe un lien entre les activités d'Hydro-Québec et la disparition de la plante marine.

«Nous avons détecté de très faibles taux de salinité dans les zones où la zostère marine survivait tant bien que mal», révèle-t-il.

En 2008, l'expert a établi qu'une salinité inférieure à 10 parties par millier était mortelle pour la zostère marine.

Avant le développement hydroélectrique, l'eau douce demeurait à l'embouchure de la rivière La Grande. Maintenant, on peut la retrouver jusqu'à 40 kilomètres au large de la côte.

De plus, l'eau provenant du réservoir La Grande est vaseuse, ce qui réduit la quantité de lumière que reçoit la zostère marine.

Le débit des rivières a également augmenté de 60 pour cent. Après 2000, la plupart des déversements d'eau se sont mis à se produire durant l'été, au plus fort de la période de croissance de la plante.

Enfin, l'eau douce gèle plus rapidement que l'eau salée. Plus l'eau reste gelée longtemps, moins la zostère a de temps pour pousser.

Hydro-Québec a demandé à La Presse canadienne de s'adresser plutôt à la Corporation Niskamoon, qui gère les ententes entre la société d'État et les Cris.

Dans le passé, Hydro-Québec avait attribué le problème à la maladie, aux changements climatiques et à la modification du littoral.

Fred Short écarte toutefois ces possibles explications.

«La salinité constitue une part importante du problème et la clarté de l'eau est aussi source d'inquiétude», répond-il, ajoutant qu'il n'était cependant pas prêt à mettre la disparition de la zostère marine entièrement sur le compte des activités d'Hydro-Québec, disant que l'agriculture et la déforestation en amont pourraient également jouer un rôle.

La réponse finale pourrait bien être connue sous peu puisque M. Short a accepté de participer à une nouvelle étude commanditée par Hydro-Québec et Niskamoon.

Lancée en 2016 à la suite des nombreuses plaintes des quatre communautés qui résident sur la côte est de la baie James, cette étude réunit des experts de trois universités de même que des habitants afin d'examiner la baie James, les 13 rivières qui s'y jettent ainsi que la faune et la flore de la région.

Les Cris espèrent que cette recherche fournira des solutions pour remédier au problème. En attendant, ils s'ajustent à cette nouvelle situation, notamment en remplaçant la bernache par d'autres viandes dans leur assiette.

Mais la conséquence de la disparition de la zostère marine et de la bernache n'est pas seulement alimentaire, soutient Davey Bobbish, pour qui la traditionnelle cérémonie des «premiers pas» n'est plus aussi excitante maintenant que la zostère marine s'est volatilisée.

«La manière dont on enseigne à nos enfants comment se comporter dans la baie, même les noms des îles, la terminologie crie... c'est ce que nous sommes en train de perdre», conclut-il.

Premiers pas

Lorsque les enfants cris de la baie James sont assez vieux pour aller chasser, leurs aînés les emmènent faire leurs «premiers pas».

«C'est la première fois que leurs pieds touchent le sol, leur première rencontre avec mère nature», explique Davey Bobbish, le chef de la Nation crie de Chisasibi, qui vit sur la côte est de la baie.

«Cela symbolise la nature accueillant un nouveau chasseur, lui fournissant de la nourriture et des ressources. L'enfant est accueilli par la nature.»

Auparavant, les petits Cris pouvaient faire leurs premiers pas tout près de leur habitation et, chaque printemps et chaque automne, les riches lits de zostère marine bordant la rive se remplissaient de dizaines de milliers de bernaches.

«Ça faisait chaud au coeur, voir toutes ces bernaches», se rappelle M. Bobbish.

Mais lorsque le chef emmènera ses deux petits-enfants faire leurs premiers pas dans quelques semaines, il devra aller beaucoup plus loin au sud. La zostère marine a disparu et les bernaches ne viennent plus à Chisasibi.

«Il y a eu beaucoup de changements», reconnaît-il.

Les prés de zostère marine sont considérés comme l'un des habitats les plus productifs au monde. Ils purifient les eaux de ruissellement, offrent un abri aux poissons, aux insectes et aux escargots, nourrissent les oiseaux et servent d'ancrage à tout l'écosystème littoral. Ces prés sont en outre protégés en vertu de la Loi sur les pêches promulguée par le fédéral.