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12/03/2018 08:40 EDT | Actualisé 12/03/2018 09:29 EDT

«Tout le monde en parle»: le décès d’Athéna Gervais changera-t-il quelque chose?

«Si l'alcool était inventé aujourd'hui, il n' y a personne chez nos politiciens qui parlerait de le légaliser...»

Karine Dufour via Radio-Canada

Jean-Sébastien Fallu, spécialiste en toxicomanie, ne se fait pas d'illusions. Bien qu'une discussion ait présentement lieu sur l'encadrement des boissons énergisantes alcoolisées, après l'onde de choc causée par le décès de la jeune Athéna Gervais, il y a deux semaines, à Laval, Monsieur Fallu ne croit pas que le drame changera les mentalités et la façon de commercialiser ce genre de produit. Athéna Gervais, 14 ans, a été victime d'un accident le 1er mars dernier, alors qu'elle était sous l'influence de la controversée boisson FCKD UP

«Le lobby, l'économie, le néo-libéralisme... L'argent mène le monde, et je pense qu'on va peut-être voir des petites transformations dans l'encadrement, mais rien de majeur. J'ose espérer que ça va être le cas dans la prévention, l'éducation et la réduction des méfaits», a avancé l'homme sur le plateau de Tout le monde en parle, dimanche.

Guy A. Lepage accueillait à sa table, en plus de Jean-Sébastien Fallu, Alain Gervais, père d'Athéna Gervais, et Claude Béland, président du Conseil d'éthique de l'industrie québécoise des boissons alcooliques. Aldo Geloso, président du Groupe Geloso, qui fabrique la boisson FCKD UP – et qui a, depuis la mort d'Athéna, retiré cet alcool des tablettes – avait également été invité à Tout le monde en parle, mais a décliné l'invitation.

Alain Gervais, qui habite à Saint-Hyacinthe, alors que ses trois filles vivent à Laval avec leur mère, n'avait pas vu sa fille Athéna depuis un an, et des retrouvailles étaient prévues pour bientôt. Depuis le décès de cette dernière, Alain Gervais est parti en croisade contre les boissons sucrées alcoolisées, et a même lancé une pétition visant à exiger un pourcentage maximal de 6,5% d'alcool dans les boissons vendues en dépanneur. Accessible ici, la pétition compte, jusqu'à maintenant, plus de 10 700 signataires.

Selon les intervenants présents à Tout le monde en parle, dimanche, une cannette de boisson de type FCKD UP contient 11,9% d'alcool, l'équivalent de quatre verres de vin. Alain Gervais ignorait jusque-là que sa fille en consommait parfois. Selon les témoignages recueillis suite au décès de la gamine, celle-ci aurait avalé une bouteille à elle seule au moment de sa mort.

Ouvrir un dialogue

Alors que Claude Béland a vivement déploré l'inaction de l'État dans ce type de dossier, et le fait que le provincial et le fédéral se renvoient la balle pour la réglementation, Jean-Sébastien Fallu a pour sa part mis en relief les risques des liquides énergisants alcoolisés, en évoquant notamment un de leurs ingrédients les plus dangereux, le guarana, sorte de caféine qui procure l'effet stimulant de ces substances.

«Ça stimule. Quand on prend à la fois de l'alcool et un stimulant comme de la caféine, les effets de l'alcool sont toujours présents, mais on les perçoit moins. Ça pousse à prendre des risques, on pense qu'on est capable de conduire une voiture, ou toutes sortes de choses comme ça, associé même à une surconsommation d'alcool», a dépeint Jean-Sébastien Fallu.

Lorsque Guy A. Lepage a mentionné les campagnes de marketing utilisées par les compagnies pour vendre ces produits aux jeunes – notamment une promotion «Semaine de relâche» lancée récemment par les dépanneurs Couche-Tard sur les réseaux sociaux -, Jean-Sébastien Fallu a fait valoir que, sur le web, les lois en vigueur ailleurs ne s'appliquent pas, ce qui rend possible, par exemple, la propagation de slogans comme «De zéro à party, en quelques gorgées».

«On n'a pas le droit, par exemple, de boire de l'alcool dans une publicité à la télé, mais sur le web, les lois en vigueur ne s'appliquent pas», a expliqué Jean-Sébastien Fallu, qui espère que les présentes remises en question seront l'occasion d'un «réveil collectif», un prétexte pour parler «d'éducation et de réduction des méfaits». Il a insisté sur l'importance d'ouvrir un dialogue dans la bienveillance avec les ados, entre autres du côté des écoles, en toute conscience du fait que l'adolescence est une période où on teste les limites.

«Le gouvernement fait beaucoup la prévention, c'est très bien, mais il faut aller plus loin et faire de la réduction des méfaits et donner des conseils...»

Jean-Sébastien Fallu déplore le double standard face à l'alcool, qu'on banalise et valorise souvent face à d'autres produits. Par exemple, il s'insurge contre les associations médicales qui condamnent le cannabis, mais ne font aucun cas de l'alcool.

«Il faut prendre acte que l'alcool, ce n'est pas une substance banale, et si c'était inventé aujourd'hui, il n' y a personne chez nos politiciens qui parlerait de le légaliser», a-t-il martelé, tout en précisant toutefois qu'il ne prône pas la solution facile d'enrayer tous les produits alcoolisés, traçant une différence, par exemple, entre les bières de micro-brasseries et les breuvages comme FCKD UP, Four Loko et autres marques du genre. Le problème avec ces boissons a-t-il souligné, c'est que leur goût sucré masque complètement l'alcool et fait oublier le danger, ce qui n'est pas le cas avec une bière et plusieurs sortes de vins.