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09/03/2018 21:00 EST | Actualisé 12/03/2018 06:12 EDT

Les ressources manquent pour les femmes handicapées victimes d'agressions sexuelles

À la difficulté de dénoncer s'ajoute pour elles le manque de structures destinées à les accueillir.

Getty Images/iStockphoto

La question du harcèlement et des agressions sexuelles a fait les gros titres ces derniers mois. Si les mouvements #metoo ou #moiaussi et #balancetonporc ont permis de libérer la parole de millions de femmes à travers le monde, ce mouvement pourrait en avoir oublié bien d'autres.

Marie-Louise* n'est ni une actrice de talent comme Rose McGowan ou Angelina Jolie. Elle n'est pas non plus une chanteuse à succès comme Lady Gaga ou une athlète maintes fois médaillée comme Aly Raisman. Marie-Louise est simple employée de banque à Montréal. Elle partage toutefois avec ces personnalités une douloureuse histoire, celle d'avoir été victime d'agression sexuelle il y a deux ans.

Mais Marie-Louise souffre d'une paralysie des membres inférieurs, un handicap qui l'oblige à se déplacer en fauteuil roulant. «Je souffre d'une malformation de la moelle épinière depuis ma naissance», explique-t-elle.

Un soir, la route de Marie-Louise croise celle d'un homme pour qui elle aura beaucoup de sympathie. «Je n'aurais jamais pensé qu'il m'agresserait, il était si gentil avec moi les quelques fois où on avait discuté», se souvient-elle.

La veille de l'agression, Marie-Louise, qui croisait souvent cet homme près de chez elle, s'était entretenue avec lui. «Il m'a confié avoir le projet d'aider des jeunes en difficultés en leur enseignant l'anglais et le français, souligne-t-elle. J'ai trouvé ça noble.»

Si une femme handicapée subit des agressions sexuelles par un préposé ou un proche aidant, elle a peur que ça se retourne contre elle.Selma Kouiri, intervenante

Le soir de l'agression, Marie-Louise s'était rendue à l'endroit où il envisageait de monter son projet. Il n'aura fallu que quelques minutes pour que la vie de la jeune femme tourne au cauchemar. «Après mon agression, j'étais devenue une autre personne, je n'osais plus sortir de chez moi. J'avais peur d'aller à la police. L'idée même d'en parler autour de moi m'effrayais, car j'avais peur que personne ne croit à mon histoire», raconte Marie-Louise.

Cette peur, beaucoup de spécialistes l'expliquent par la crainte de représailles de la part de l'agresseur, mais surtout par un manque de soutien de la famille. «Si une femme handicapée subit des agressions sexuelles par un préposé ou un proche aidant, elle a peur que ça se retourne contre elle. Si au départ la famille ne croit pas, c'est pas évident d'aller en parler», explique Selma Kouidri intervenante et coordinatrice d'inclusion pour le Québec au Réseau d'Action des Femmes Handicapées du Canada et Dawn Canada Disabled Women's Network.

Les femmes handicapées plus vulnérables

À cette peur de dénoncer s'ajoute un handicap avec lequel ces femmes doivent composer et qui les rendent plus vulnérables face aux agresseurs. L'aide dont les femmes handicapées disposent parfois quotidiennement de la part d'aidants les expose au danger. «Vous savez, quand on a un handicap, on a parfois besoin d'une aide extérieure, rappelle Selma Kouiri. Ne serait-ce que pour notre toilette, pour notre vie de tous les jours. C'est le rôle du préposé ou de l'aidant. Donc souvent elles vont se retrouver à vivre ces situations sans savoir comment s'en sortir, d'où la vulnérabilité.»

Selon Mme Kouiri, ces agressions sont minimisées, voire passées sous silence, reconnaissent certains professionnels. «On a constaté que c'est le préposé qui peut-être l'agresseur, ça peut être aussi l'intervenant. Mais c'est traité de façon interne, ça ne sort jamais des institutions, d'où le fait que l'on parle de violences institutionnelles que vivent les femmes handicapées», relève Mme Kouiri.

Beaucoup de préjugés circulent autour du handicap. Le manque de sexualité dans leur vie en fait partie. L'observation de la société sur ce type de sujet fait des femmes handicapées, des personnes exclues du système et de la norme sociétale. «Dans les années 70, les femmes handicapées n'étaient même pas considérées comme pouvant vivre des situations de violences sexuelles, s'indigne Selma Kouiri. On partait d'un préjugé que ce sont des femmes asexuées comme on le dit pour les personnes handicapées en générale».

On aimerait bien qu'il y ait un service dédié aux femmes en situation de handicap parce que ce sont des besoins beaucoup plus spécifiques et importants.Selma Kouiri, intervenante

Manque d'adaptation et absence de services dédiés

À Montréal, et en région, il existe très peu de services offerts aux femmes en situation de handicap qui vivent ou ont vécu des agressions sexuelles.

«On a remarqué que les services étaient manquants», révèle Mme Kouiri, qui travaille conjointement avec d'autres services pour faire changer les choses. «Il n'existe pas ou peu de services dédiés aux femmes en situation de handicap, déplore-t-elle. Il y a le regroupement des CALACS (Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), les maisons d'hébergement et certains autres, mais ils ne sont pas accessibles aux femmes handicapées et aux femmes sourdes. On aimerait bien qu'il y ait un service dédié aux femmes en situation de handicap parce que ce sont des besoins beaucoup plus spécifiques et importants.»

Pour Marlihan Lopez, agente de liaison au RQCALACS du volet intersectionnalité travaillant sur l'accessibilité de ces centres d'aides, il y a très peu de financement disponible pour rendre physiquement accessible les services dédiés aux femmes handicapées victimes de violence. Néanmoins, elle affirme que certains CALACS développent des programmes sur l'accessibilité aux victimes en situation de handicap.

«Il y a des centres d'aide qui ont développé des programmes adressés à certains groupes de femmes en situation de handicap», souligne Mme Lopez.

Le CALACS de Lévis a par exemple développé un programme pour les femmes avec des déficiences intellectuelles. «Certains CALACS sont accessibles physiquement, d'autres travaillent pour adapter leurs services et outiller leurs intervenantes sur l'accessibilité universelle, mais effectivement il y a beaucoup de travail à faire», note Mme Lopez. Elle ajoute que cela risque d'être «un travail de longue haleine, car l'accessibilité universelle doit d'abord être vu comme un droit».

Souvent, ça demande pour ces femmes de changer de région, d'être hébergée à Montréal et non pas dans leur région d'origine parce que les maisons ne sont pas équipées.Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d'hébergement pour femmes

Manon Monastesse est directrice générale de la Fédération des maisons d'hébergement pour femmes. Selon elle, il existe un petit nombre de maisons d'hébergements capable d'héberger des femmes dans cette situation. L'accessibilité n'est pas complète et les ressources manquent. «La situation est telle que oui on peut les héberger, mais malheureusement on manque de ressources. Il y a toujours quelques maisons qui sont aménagées, certaines ont des rampes d'accès, mais elles n'ont pas nécessairement une toilette aménagée», explique-t-elle.

Les financements sont parfois difficiles à obtenir et les délais sont longs, remarque Mme Monastesse. «Souvent, ça demande pour ces femmes de changer de région, d'être hébergée à Montréal et non pas dans leur région d'origine parce que les maisons ne sont pas équipées», se désole la directrice générale. D'après elle, parler de ce sujet est nécessaire. «C'est un enjeu qui est très préoccupant, car ça concerne les droits de ces femmes. Toute femme qui est victime de violences ou d'agressions sexuelles devrait avoir accès aux mêmes services que n'importe qui», fait-elle valoir. Elle espère un avenir positif grâce au programme d'amélioration des maisons d'hébergement mis en œuvre récemment.

Les femmes handicapées absentes de l'actualité

Si le mouvement #metoo a largement permis d'ouvrir les débats sur les agressions sexuelles et donné la parole aux femmes à travers le monde, certaines intervenantes constatent que les femmes handicapées en sont exclues. Pourtant, ils espèrent un changement.

«On ne parle pas de ces femmes qui vivent ces douleurs-là en silence. Nous aussi on veut rentrer dans la vague et dire moi aussi je suis victime d'agression sexuelle et d'autres violences. Le mouvement #metoo n'a pas inclus toutes les femmes et c'est désolant. Mais maintenant, parlons et agissons pour toutes les femmes, pas juste pour un groupe de femmes», ponctue Mme Kouiri.

Selma Kouiri relève aussi un manque de soutien de la part des politiciens. «On a remarqué que des programmes de stratégies mis de l'avant par les politiques aux niveaux fédéral et provincial parlent des femmes et des filles handicapées comme étant un groupe à risque. Mais quand il s'agit de parler de mesures, elles sont absentes ou noyées dans un groupe de personnes. Les femmes handicapées sont des femmes avant tout, donc les mesures concrètes doivent être aussi orientées vers elles pour répondre à cette réalité,ce qui n'est pas le cas», souligne Selma Kouidri.

Une remarque que soutient également Marie-Louise, qui veut désormais aider les femmes dans sa situation à dénoncer leur agresseur sans peur ni regret.

*Nom fictif

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