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01/03/2018 16:13 EST | Actualisé 01/03/2018 16:47 EST

Geneviève Pettersen transforme «La déesse des mouches à feu» pour le théâtre

Les attentes sont grandes. Très grandes...

Louise Delisle

Quatre ans après avoir publié le roman La déesse des mouches à feu, un véritable succès critique et populaire, l'auteure Geneviève Pettersen propose une adaptation, voire une véritable transformation, de son œuvre. Analyse d'un projet pour lequel les attentes sont grandes. Très grandes.

Pourquoi as-tu d'abord refusé d'adapter ton roman pour la scène?

Cette œuvre-là est derrière moi. Le livre est encore dans l'esprit des gens, il est enseigné au cégep et à l'université, et c'est super, mais moi, je suis une fille de projets. J'ai continué à travailler depuis. Je ne voyais pas la pertinence au niveau artistique de me replonger là-dedans. C'était très égoïste. Et surtout, je ne voyais pas ce que le théâtre pouvait amener à ce texte. J'aurais pu aller chercher une actrice pour jouer le monologue sur scène, et c'aurait bien sonné. Mais selon moi, quand tu adaptes une œuvre, il faut que tu fasses une autre œuvre à partir de celle-là, et je ne voyais pas comment réussir ça.

Qu'est-ce qui t'as convaincue?

Quand j'ai partagé mes réticences à Patrice Dubois du Théâtre PaP, il m'a proposé de rencontrer la metteure en scène, Alix Dufresne, pour voir s'ils pouvaient me convaincre. Je me suis pointée là sans attente. Finalement, Alix et moi, on a eu une connexion très grande. Elle comprenait vraiment bien mon univers et qui j'étais. Comme je ne voulais pas qu'une actrice de 25 ans joue une ado, elle a suggéré d'organiser un week-end avec de jeunes actrices de 13-14 ans pour explorer. Au bout des deux jours, j'ai compris la pertinence de faire ce projet. Je devais donner la parole à ces jeunes filles-là et les faire discuter de ce qui les avait touchées dans le livre.

Pourquoi as-tu choisi de te charger toi-même de l'adaptation?

Ce qui me drive dans ma pratique, c'est la parole et la langue. Je voyais mal comment quelqu'un d'autre pourrait écrire ça. La trame narrative de la Déesse est présente, mais les filles s'approprient des moments du roman et nous les jouent. Comme je désirais fusionner la langue de la Déesse et la leur, ça me tentait de l'écrire. Il y avait un grand défi dramaturgique.

Quel est ton rapport au théâtre?

Pour moi, c'est un art majeur, alors je me sens très imposteur. Je m'avance là-dedans avec une extrême humilité, en ne sachant pas du tout si ça va être bon. J'ai beaucoup de respect pour les dramaturges.

Bruno Guérin

Comment as-tu transformé ton roman en objet théâtral?

La pièce, c'est comme onze nuances de Catherine. Chaque fille a sa scène et l'occasion de s'approprier le personnage. Leurs scènes suivent l'histoire du roman, en abordant des thèmes comme le divorce, la fête de Catherine, Noël au chalet, le suicide de Kévin. Mais il y a beaucoup de deuils dans l'adaptation. Il y a tellement de choses qui sont le fun sur une page de roman, mais qui ne le sont pas au théâtre.

Ça implique plusieurs choix de mise en scène également.

Par exemple, on n'aurait pas pu recréer le passage de la bataille derrière la Place du Royaume de façon hyper réaliste. Je ne pense pas qu'on y aurait cru. Et au théâtre, je ne crois pas non plus à la prise de drogues. On a préféré y aller de façon poétique, même si on comprend très bien ce qui se passe.

Comment avez-vous choisi les actrices?

On est allé à l'école secondaire Robert-Gravel, on a fait appel aux médias sociaux et aux amis de nos amis pour trouver des filles de 13 à 17 ans. On a passé quasiment 200 filles en auditions. C'était fondamental pour nous d'avoir de la diversité. J'ai zéro problème à entendre la langue de Catherine, une jeune fille du Saguenay, avec un accent haïtien. Je trouve ça très beau. Je voulais une diversité de corps, de couleurs de peau et d'âges.

Quels éléments leur ont permis de se démarquer?

Elles ont toutes quelque chose de Catherine. Il fallait qu'elles sachent danser, bouger et minimalement jouer, mais ce ne sont pas des actrices professionnelles. C'est important de le dire. On n'a pas essayé de le cacher. On a écrit des scènes dans les limites de ce qu'elles pouvaient jouer.

Bruno Guérin

Sent-on les nuances entre l'époque du roman, le début des années 90, et aujourd'hui?

Il y a des choses que Catherine dit qui sont inacceptables en 2018, mais on les fait dire quand même. C'est très drôle dans la bouche de ces jeunes filles-là. En fait, je ne pense pas qu'on soit tant rendu ailleurs. Je le vois bien dans les réactions des gens, quand une petite fille de 14 ans les regarde en face et dit «aye, je me passe le doigt», même si se toucher à cet âge n'est pas anormal, ça crée encore un malaise incroyable.

Par contre, le rapport du lecteur et du spectateur avec une œuvre est très différent.

On a fait très attention à ça, parce qu'on travaille avec des enfants. C'était très important de ne pas les mettre dans des situations où les spectateurs pourraient les érotiser. On a fait attention pour qu'elles se sentent à l'aise dans chaque geste. On a beaucoup parlé de limites et de consentement. Elles sont willing, mais il faut les protéger. Elles ne sont peut-être pas conscientes qu'elles vont devoir refaire ça soir après soir devant des inconnus, leurs parents et leurs amis. C'est notre job de mettre un cadre. En même temps, il y a des propos et des scènes explicites.

C'est pour ça que le spectacle s'adresse à un public averti.

On fait quand même des affaires un peu intense. C'est très violent, la Déesse, dans le propos. C'est sexiste, raciste et homophobe. Quand on entend ça dans la bouche des filles, ça fait réagir! Tu l'as en pleine face! Je pense que si un parent ne veut pas que son enfant lise le roman, il ne doit pas l'amener voir la pièce. Ce n'est pas une pièce pédagogique qui jouerait dans les écoles secondaires.

À quelques jours de la première, comment te sens-tu?

Hier, j'étais chez nous et je me disais que je n'écrirais plus jamais de théâtre. Ça m'angoisse au plus profond de moi-même. Néanmoins, cette adrénaline-là est saine, même si j'ai perdu la moitié de mes cheveux. Quand tu ne doutes pas, tu es au-dessus de tes affaires et tu es mauvais. C'est normal que je sois vraiment stressée.

La pièce La déesse des mouches à feu sera présentée au Quat'Sous du 5 au 30 mars 2018. Cliquez ici pour plus de détails.

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