POLITIQUE
01/03/2018 21:33 EST | Actualisé 01/03/2018 21:53 EST

Dans les coulisses de la crise qui a fait éclater le Bloc

Le discours de Martine Ouellet à son premier conseil général a «mis le feu aux poudres».

LA PRESSE CANADIENNE

Lors du deuxième discours de Martine Ouellet au conseil général du Bloc québécois à Drummondville – elle en a fait trois, ce jour-là – un des sept élus qui a claqué la porte du parti a refusé d'applaudir. «Je ne veux pas me faire mal aux mains», disait-il.

Ce matin-là, Mme Ouellet avait commencé son allocution en lançant des fleurs à chacun de ses députés pour leur travail. Mais ses efforts de réconciliation ont rapidement tourné au vinaigre lorsqu'elle a dénoncé la «résistance» qu'elle sentait au sein même de ses troupes.

Cette sortie publique a «mis le feu aux poudres» et était la «goutte qui a fait déborder le vase», selon des bloquistes présents sur place. La journée ne faisait que commencer.

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Martine Ouellet, le jour de son élection par acclamation, le 18 mars 2017. Moins d'un an plus tard, elle perdait sept de ses 10 députés.

Lors du huis clos, avant le dîner, l'heure était aux finances publiques. Le président du parti et député de Pointe-de-l'Île, Mario Beaulieu, a commencé par dévoiler les grandes lignes du plan d'action avec l'objectif premier de promouvoir l'indépendance du Québec.

Les objectifs de financement pour les circonscriptions ont été précisés. Les associations locales devraient amasser entre 10 000$ et 20 000$ par année environ, mais il était aussi question de centraliser le financement au Bureau national du Bloc.

Pour la campagne électorale de 2019, le parti devait amasser au moins 1,5 million de dollars.

J'ai été de celles qui l'ont appuyée et trois jours après son couronnement, ça ne fonctionnait plus.Monique Pauzé, députée de Repentigny

La députée de Repentigny, Monique Pauzé, est allée au micro pour appeler à la prudence dans les finances publiques. Les élections fédérales sont dans 18 mois, elle martelait que les circonscriptions avaient besoin d'amasser de l'argent pour faire élire plus de députés.

Même si le sujet avait fait grand bruit dans les médias, le salaire de près de 100 000$ demandé par Mme Ouellet n'a pas été le point central des discussions. Un militant est intervenu au micro pour dire qu'il sentait un «malaise» que la chef reçoive un salaire alors qu'elle allait bénéficier d'une allocation de départ de l'Assemblée nationale.

Au micro contre ses propres députés

Au retour du dîner, les bloquistes ont assisté au colloque «Climat et indépendance». Les militants devaient recevoir la visite de la ministre catalane de l'Environnement Maria Subirà, mais elle a dû annuler sa visite en raison de l'incertitude politique en Espagne après le référendum catalan.

À la place, ils ont eu droit à une prestation du gagnant de La Voix Junior, Charles Kardos, qui chantait Hymne à la beauté du monde.

Le huis clos s'est poursuivi après le colloque. Selon les quelques informations qui ont filtré à l'issue de cette rencontre, les débats ont été houleux.

Mme Ouellet s'est présentée au micro contre l'ensemble de ses députés pour se prononcer pour le maintien des dépenses prévues - dont son salaire - et contre les restrictions budgétaires proposées. Elle a été suivie de près par M. Beaulieu et Xavier Barsalou-Duval, son chef parlementaire et député de Pierre-Boucher–Les Patriotes–Verchères.

Pendant ce temps, son ex-attachée de presse devenue présidente de l'aile jeunesse du Bloc, Camille Goyette-Gingras, applaudissait à tout rompre, façon UQAM - c'est-à-dire en agitant les mains dans les airs sans faire de bruit.

À la fin de la journée, Mme Ouellet reprenait le micro, cette fois-ci, pour prononcer son discours de clôture. La majorité de ses députés avaient déjà quitté la salle.

Style de gestion «autoritaire»

Les problèmes de leadership de Mme Ouellet ne datent pas d'hier. Déjà comme ministre dans le gouvernement péquiste de Pauline Marois, son style de gestion enrageait ses plus proches collaborateurs.

«Autoritaire, elle centralisait l'information et déléguait peu le travail... au point où personne ou presque ne voulait travailler avec elle», selon une source qui a travaillé comme conseiller politique au sein du gouvernement Marois qui voit le même scénario se répéter.

Après deux courses à la direction du Parti québécois (PQ) en 2015 et en 2016 où elle a récolté un peu plus de 15% des voix, elle a été élue par acclamation chef du Bloc le 18 mars 2017 en restant députée indépendante de Vachon à l'Assemblée nationale.

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L'ex-député du Bloc québécois, Rhéal Fortin, parle aux journalistes après qu'il ait claqué la porte du parti de concert avec six autres collègues.

Des députés bloquistes qui l'avaient appuyée, en lui demandant explicitement de ne pas s'entourer du député Barsalou-Duval ni de son attaché politique Louis-Philippe Dubois, ont déchanté lorsqu'ils ont appris dans les médias que ces deux mêmes individus étaient nommés respectivement chef parlementaire et chef de cabinet.

«J'ai été de celles qui l'ont appuyée et trois jours après son couronnement, ça ne fonctionnait plus», admet Mme Pauzé en entrevue. Comme certains de ses collègues, elle a été surprise d'apprendre la nouvelle dans les médias moins de 24 heures après que Mme Ouellet soit devenue chef.

On n'est pas capables de travailler ensemble, il n'y a pas d'écoute.Gabriel Ste-Marie, député de Joliette

Notons que M. Barsalou-Duval et M. Dubois avaient été très impliqués, tant dans sa dernière course à la direction au PQ que dans sa décision de joindre le Bloc.

Rappelons que le chef de cabinet Dubois, avait tenté de « couler » l'ex-chef par intérim du Bloc québécois, Rhéal Fortin. Mme Ouellet l'avait renvoyé sur-le-champ et une première crise majeure s'en est suivie.

Jusqu'à son congédiement en juin, M. Dubois est resté un employé salarié de M. Barsalou-Duval et ce, alors qu'il était à l'emploi de la chef. Après quelques mois passés sous le radar, M. Dubois s'implique maintenant dans la campagne de son ami Maxime Laporte pour l'investiture dans Pointe-aux-Trembles.

Peu après le départ du chef de cabinet, la crise qui s'en est suivie et les promesses de réconciliation, un bloquiste confiait à l'auteure de ces lignes : «C'est la même ostie de marde qu'avant.» Les mêmes problèmes persistaient - le couvercle avait simplement été mis sur la marmite pour l'été.

Manque d'intérêt?

Chaque lundi matin, Mme Ouellet arrivait au caucus, prenait la parole et parlait des dossiers qui lui étaient chers à Québec. Ensuite, elle tenait un point de presse et partait pour la semaine. Certains lui accusent son manque d'intérêt envers le travail parlementaire.

«Elle ne comprend pas vraiment ce qui se passe à Ottawa et je pense qu'elle ne veut pas le comprendre, résume Mme Pauzé. Elle nous entend, mais elle n'écoute pas ce que l'on dit. Elle doit toujours avoir raison.»

«Chaque semaine, il y avait une chicane. Moi, je n'aime pas la chicane», décrivait Gabriel Ste-Marie, député de Joliette et ex-leader parlementaire du Bloc, devant les médias après l'éclatement du parti mercredi matin.

Chambre des communes
Gabriel Ste-Marie a démissionné comme leader parlementaire une semaine après le discours vindicatif de Martine Ouellet.

«On n'est pas capables de travailler ensemble, il n'y a pas d'écoute. C'est soit la soumission, soit l'attitude "cause toujours, mon lapin". Après, on apprend les positions dans les médias, avant que les porteurs de dossiers aient été consultés.»

Dans le dossier de la légalisation du cannabis, par exemple, certains députés bloquistes voulaient parler du fait que leurs concitoyens s'inquiétaient des questions de santé et de sécurité. Mme Ouellet, elle, voulait parler de la nationalisation du cannabis à tout prix.

Preuve du contrôle exercé par la chef, un mémoire du Bloc québécois a été rédigé et déposé lors des consultations sur l'encadrement du cannabis menées par Québec, et ce, sans que le porte-parole du dossier, Rhéal Fortin, n'ait été avisé.

C'est d'être dans le déni que de ne pas comprendre que c'est un problème de leadership.Luc Thériault, député de Montcalm

Au-delà des priorités qui diffèrent – Mme Ouellet veut parler d'indépendance d'abord, le «groupe des sept» veut plutôt porter les consensus du Québec, ce qui fera avancer la cause, selon eux – les députés démissionnaires disent que le problème, c'était la chef.

«Oui, elle a des convictions, dit Mme Pauzé. Mais ses convictions virent à l'entêtement et donc à la non-écoute et à la non-capacité à travailler en équipe avec des gens.»

«C'est d'être dans le déni que de ne pas comprendre que c'est un problème de leadership», a martelé Luc Thériault, député de Montcalm.

Ouellet «justifiait» son intervention

M. Ste-Marie a annoncé tard dimanche soir qu'il quittait son poste de leader parlementaire, une semaine après le conseil général. Le caucus du lundi s'annonçait mouvementé.

La chef du Bloc ne s'est pas excusée d'avoir affronté ses députés devant les caméras à son premier conseil général. En fait, plusieurs ont confirmé qu'elle «justifiait» son intervention en disant que les choses devaient être dites telles qu'elles le sont.

Les sept députés n'ont pas demandé à Mme Ouellet de démissionner, même s'ils sous-entendent qu'ils reviendraient au Bloc si la chef partait. C'est mardi soir qu'ils ont pris la décision qui s'imposait à leur avis: de claquer la porte du parti.

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Le doyen de la Chambre des communes, Louis Plamondon, dit qu'il ne quitte pas le Bloc québécois, mais sa chef.

La rencontre de mercredi matin a été courte. Mme Ouellet dit leur avoir tendu la main et leur avoir donné une «proposition de fonctionnement» - essentiellement, un document recto verso qui détaillait ses constats de la situation actuelle. Elle suggérait d'aller en médiation.

Le «groupe des sept» a décidé de quitter rapidement pour annoncer leur décision aux médias. C'est le doyen du caucus, Louis Plamondon, visiblement émotif, qui a lu leur déclaration commune. Ils forment maintenant le Groupe parlementaire québécois, comme députés indépendants.

L'exécutif du Bloc se réunit samedi pour décider si les députés démissionnaires seront expulsés du parti.

Mme Ouellet, elle, n'a pas l'intention de céder sa place, malgré plusieurs appels en ce sens de la part de l'ex-chef Gilles Duceppe, entre autres.