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01/02/2018 10:41 EST | Actualisé 01/02/2018 10:46 EST

Suicide d’August Ames: Les actrices pornographiques réclament plus de soutien

«Quand tu fais ce métier, la société te traite comme de la merde», explique l'actrice Tasha Reign.

Rangée du haut : Ana Foxxx, Riley Reid, Vicki Chase, Kendra Sunderland et Tori Black.
Rangée du bas: Lana Rhodes, Harley Dean et Nikki Benz.
Malik Cocherel
Rangée du haut : Ana Foxxx, Riley Reid, Vicki Chase, Kendra Sunderland et Tori Black. Rangée du bas: Lana Rhodes, Harley Dean et Nikki Benz.

La mort d'August Ames a bouleversé l'industrie du divertissement pour adultes. Un peu plus de deux mois après le suicide de l'actrice canadienne, l'onde de choc était encore palpable aux AVN Awards, les «Oscars de la porno», organisés chaque année à Las Vegas.

Nominée pour le prix de la «meilleure performeuse de l'année», August Ames n'a pas eu la chance de fouler le tapis rouge du Hard Rock Hotel and Casino le 27 janvier dernier. La Canadienne est décédée deux mois plus tôt, au sommet de sa carrière, avec plus de 270 films à son actif.

À seulement 23 ans, Ames a mis fin à ses jours, après avoir déclenché une tempête sur Twitter en déclarant qu'elle refusait de partager des scènes avec des acteurs «cross-over» (qui tournent à la fois des films hétéros et gais). Un tweet jugé maladroit par certains, carrément homophobe par d'autres.

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August Ames

«Fuck y'all»

Ames a tenté vainement de se défendre, en invoquant une question de «sécurité», avant de finalement se pendre dans un parc, à quelques minutes de chez elle, en Californie. «Elle a été victime de cyberintimidation», me glisse un proche de l'actrice, Scott T, venu à Vegas avec trois valises pleines de chandails affichant le visage d'August Ames et son ultime tweet («Fuck y'all») envoyé la veille de son suicide.

«Il faut faire passer le message. Tu ne peux pas attaquer les gens sur les réseaux sociaux en toute impunité, tout ça doit avoir des répercussions. Parmi les personnes qui l'ont intimidée, il y en a qui sont ici même, aux AVN Awards. Ce n'est pas normal.»

Dans les semaines qui ont suivi le drame, le compagnon d'August Ames, le réalisateur et producteur Kevin Moore, a pointé du doigt certaines actrices pornographiques, comme Jessica Drake, pour avoir participé à la campagne de cyberintimidation qui a poussé la Canadienne au suicide. En pleine polémique, l'acteur porno gai Jaxton Wheeler est allé jusqu'à conseiller à Ames d'avaler une pilule de cyanure...

Ces mots très durs ont-ils réellement conduit la jeune femme de 23 ans à mettre fin à ses jours? Difficile à dire. Avant même sa fameuse sortie sur Twitter, Ames cachait une lourde dépression et souffrait de troubles bipolaires. Ce qui pourrait aussi expliquer son passage à l'acte.

Ethan Miller via Getty Images
Kevin Moore lors d'un discours au sujet de sa défunte femme, August Ames, lors des AVN Awards 2018.

Série noire

Une chose est sûre: ce décès a mis en évidence un profond malaise dans l'industrie du divertissement pour adultes, frappée par une terrible hécatombe qui a vu pas moins de cinq actrices mourir en trois mois. Outre August Ames, Shyla Stylez, Olivia Nova, Yuri Luv et Olivia Lua sont toutes décédées dans la fleur de l'âge, dans des circonstances plus ou moins floues laissant penser à de possibles suicides ou surdoses.

Cette série noire a même poussé l'ex-actrice porno Brittni De La Mora, qui a tout plaqué pour prêcher la bonne parole de Dieu, à encourager ses fidèles à prier pour les filles du X.

Sans aller jusque-là, plusieurs actrices ont profité des AVN Awards pour lancer un cri d'alarme. «On fait un métier à risques», explique Tasha Reign, en entrevue avec le HuffPost Québec.

Si une jeune fille venait me voir aujourd'hui pour me demander si c'est une bonne idée de se lancer dans l'industrie, je lui dirais clairement non.Tasha Reign

«Si une jeune fille venait me voir aujourd'hui pour me demander si c'est une bonne idée de se lancer dans l'industrie, je lui dirais clairement non. Les actrices qui débutent ne sont pas préparées à ce qui les attend. Quand tu fais ce métier, la société te traite comme de la merde. Et aucune fille n'est préparée, à 18 ou 20 ans, à être victime de cyberintimidation ou de "slut-shaming".»

Rabaissées et discriminées

Également interrogée par le HuffPost Québec, l'actrice Brett Rossi dresse le même constat alarmant. «Il faut avoir un mental solide pour travailler dans cette industrie, surtout avec les réseaux sociaux. Les filles sont systématiquement rabaissées, discriminées et victimes de commentaires négatifs», dit la Californienne qui avait beaucoup fait jaser lors de ses fiançailles avortées avec Charlie Sheen.

Un mauvais souvenir qu'elle évoque aujourd'hui, en se gardant bien de dire le nom de l'acteur par qui tous ses malheurs sont arrivés... «J'ai été victime d'une campagne de dénigrement à cause de cette personne avec qui j'ai failli me marier. Quand il a annoncé avoir le VIH, tout le monde m'a accusé, moi, l'actrice porno, d'avoir refilé le sida à ce grand acteur de Hollywood. Encore aujourd'hui, ça me poursuit.»

De son côté, l'actrice porno et camgirl texane Ela Darling dénonce le manque cruel de moyens pour venir en aide aux actrices. «Ça fait malheureusement partie de notre quotidien. Tous les jours, toutes les heures, quelqu'un va te harceler, te dire un truc merdique ou des choses vraiment horribles. On a besoin de plus de soutien et de ressources au sein de l'industrie. Les actrices sont trop souvent livrées à elles-mêmes et n'ont personne vers qui se tourner.»

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Tasha Reign lors AVN Awards en janvier dernier.

Coprésidente de l'APAC (Adult Performer Advocacy Committee), un organisme à but non lucratif dont l'objectif est de protéger la santé et la sécurité des travailleurs du X, Tasha Reign souhaite mettre en place un protocole pour les actrices qui veulent se lancer dans le métier.

«Il faut les former et les avertir des choses qui peuvent leur arriver, mais aussi leur donner une liste de psychologues "sex-friendly". Certaines des actrices qui se sont enlevé la vie ont essayé de suivre une thérapie. Mais on a refusé de les aider en leur disant que leur problème, c'était qu'elles faisaient de la porno...»

Malheureusement, la mort tragique d'August Ames et la série noire en cours risquent d'entretenir encore un certain temps ce genre d'idées reçues.

«Beaucoup de gens pensent que les actrices souffrent de troubles psychologiques parce qu'elles sont dans la porno», souligne la blogueuse et performeuse Harriet Sugarcookie. «Comme si ce milieu avait l'exclusivité des maladies mentales et des gens suicidaires. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de problèmes liés à l'industrie du X, mais beaucoup trop de gens font encore ce raccourci.»

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