DIVERTISSEMENT
01/02/2018 06:33 EST | Actualisé 01/02/2018 06:36 EST

«En attendant le beau temps» des Denis Drolet : un peu trop n’importe quoi

Ça pourrait être sympathique, mais c’est tellement éparpillé qu’on a du mal à agripper un fil qui nous retiendra correctement jusqu’à la fin.

jfgalipeau.ca

Depuis leur percée dans le petit monde de l'humour québécois, en 2000, on avait dépassé le stade de se demander ce que les Denis Drolet mangent en hiver.

Arrivés comme deux extraterrestres sortis de nulle part dans un milieu qui, au moment de leur émergence, n'avait pas encore connu beaucoup de figures décalées de leur trempe, à l'exception peut-être de certains personnages de RBO ou de Ding et Dong, Sébastien Dubé et Vincent Léonard se sont d'abord butés à une certaine incompréhension du public, jusqu'à se faire huer lors d'une prestation au Théâtre St-Denis. On ne comprenait pas toujours où le duo s'en allait avec ses skis, à cheval sur ses discours en apparence écartés et son look brun peu ragoûtant. À lui seul, leur nom avait de quoi faire froncer les sourcils.

Avec les années, les Denis ont su trouver un ton qui correspondait à la fois à leur personnalité originale et aux exigences requises pour parvenir à se faire inviter dans des galas Juste pour rire. On leur a même confié pendant trois ans l'animation de l'Autre Gala de l'ADISQ, de 2012 à 2014, preuve qu'ils ont su rayonner dans l'horizon du «grand public».

Les deux créateurs ont imposé un certain cadre à leurs folies. Campés dans des situations de la «vraie vie», leurs protagonistes en devenaient franchement hilarants, presque attendrissants.

Et les spectateurs ont fini par comprendre – dans la mesure du possible. De part et d'autre, la connexion s'est créée. Aujourd'hui, même si leurs détracteurs sont encore nombreux, même si plusieurs ne comprennent toujours pas l'objectif poursuivi par ces deux «bibittes rares», les Denis font flèche de tout bois et ont toujours leur place quelque part, même dans le plus populaire des paysages.

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Chiens fous

Or, avec En attendant le beau temps, leur quatrième spectacle – après Au pays des Denis (2003), Les Droletteries (2007) et Comme du monde (2012) -, on a l'impression que les deux chiens fous ont réussi à se défaire de leur laisse et qu'ils se sont élancés à vive allure... sans nécessairement regarder où ils allaient.

Après avoir observé le fruit de leurs plus récentes cogitations en première montréalaise, au Monument-National, mercredi, on peut confirmer ce que Dubé et Léonard ont martelé un peu partout en entrevue depuis quelques semaines : En attendant le beau temps renoue avec l'essence même de l'absurde sur lequel se fonde leur style depuis toujours, et tranche nettement avec le fond plus réaliste qui était celui des Denis dans les dernières années. En attendant le beau temps n'a absolument rien à voir avec Comme du monde, où leurs alter egos tentaient de se glisser dans la masse et d'agir, justement, «comme du monde».

On y trouve plus de chansons (Je t'aimerai toujours, La douche, Ma grand'sœur, En attendant le beau temps), et surtout, des segments qui s'égarent et n'aboutissent pas vraiment, où il est question du Village québécois d'antan, de bikini, de confettis qui brûlent, d'une boutique de fleuriste qui échoue à la première cliente, d'auditions pourCoup de foudre, de Patrick Bruel qui chante la pièce-thème de Walking Dead, du «p'tit Jeremy avec une face d'humain», de Luka Rocco Magnotta (et de «Chinois», une avenue que peuvent emprunter les Denis Drolet avec leur 2e – ou 1000e – degré), des relations hommes-femmes, du «gars qui faisait E.T et qui n'a jamais retravaillé après», d'un nouveau numéro avec ou sans Tammy Verge, de Messmer qui s'appelle en fait Éric Normandin, de la maladie mentale où on confond «ours polaire» et «bipolaire»...

Ça pourrait être sympathique, mais c'est tellement éparpillé qu'on a du mal à agripper un fil qui nous retiendra correctement jusqu'à la fin. Les blagues sont rarement suffisamment senties pour causer un réel effet. Paradoxalement, on a l'impression que tout ça est voulu. Tout est probablement question de perspective.

Ça s'améliore vers la fin. Difficile de retenir un sourire, et même un éclat de rire, quand la marionnette Christian, qui fait office de psychologue à Denis barbu, prend le champ dans un mouvement inattendu, et quand Denis à palettes baisse spontanément son pantalon dans un mouvement de protestation colérique. Ou quand nos deux anti-héros s'obstinent avec leur propre voix hors-champ. Bons comédiens, Dubé et Léonard exploitent quantité de registres dans ce quatrième opus.

Mais, dans l'ensemble, pour les plus terre-à-terre d'entre nous, c'est... déstabilisant. Parole de l'auteure de ces lignes, qui a maintes et maintes fois fredonné Fantastique et Yves Corbeil en voiture...

On ne leur reprochera pas cette liberté que se sont octroyé les Denis Drolet dans ce nouveau droit de leur carrière. On les sait suffisamment brillants et outillés pour effectuer des choix éclairés, et ils ont su se démarquer avec tellement de brio depuis presque 20 ans qu'on ne peut que leur accorder toute notre confiance. Ils savent où ils vont. On ne doute d'ailleurs pas que beaucoup de travail a mené à cet enchaînement de tableaux aux allures de tripsd'acide.

Mais nos gaillards chevelus devront peut-être s'attendre à perdre en cours de route quelques adeptes durement gagnés dans la dernière décennie s'ils persistent dans cette voie délurée, presque trop burlesque, quasi désordonnée.

Bien sûr, les adeptes de la toute première heure (voire de la première minute) du tandem s'y plairont sans doute. Si le «décalé», le «n'importe quoi», le pot-pourri d'idées décousu dans sa racine la plus profonde nous interpelle, on appréciera. Les plus immatures à un bout du spectre, les «très» ouverts d'esprits à l'autre, entre les deux, il devrait se trouver un créneau pour ces Denis délivrés de toutes contraintes.

Par contre, si on aime les Denis Drolet en format plus linéaire, quand une certaine logique se dégage de leur délire, on quittera peut-être son siège perplexe ou hébété. Les Denis Drolet, c'a toujours été, justement, un peu «n'importe quoi». Mais, En attendant le beau temps, c'est un peu trop «n'importe quoi».

Les Denis Drolet présentent En attendant le beau temps en tournée et offriront une supplémentaire à Montréal le 29 septembre 2018. Toutes les dates se trouvent sur leur site officiel.

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