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01/02/2018 04:35 EST

Au marché, les vendeurs jouent les "conseillers conjugaux" d'une Catalogne divisée

Entre les étals de poissons et de fruits, les vendeurs d'un marché couvert de Barcelone pratiquent l'art de la diplomatie. Dans les allées, le "conflit" catalan est encore bien présent.

"Nous sommes un peu comme des conseillers conjugaux face à deux conjoints qui vont se séparer et ont tous les deux raison à leur manière: on se place au milieu", explique Nuria Ubiñana en s'affairant sur son stand de poissonnerie du Mercat del Ninot (Marché de la poupée), dans le quartier barcelonais de classe moyenne supérieure de l'Ensanche.

Un tablier en plastique blanc noué autour de la taille, des gants bleus pour manipuler la pêche du jour, cette indépendantiste se déclare à "amoureuse" du séparatiste Carles Puigdemont, le président catalan destitué par Madrid et installé en Belgique.

Mais, souligne-t-elle, tout le monde au marché n'est pas de son avis.

A l'issue des élections de décembre, les indépendantistes - de l'extrême gauche au centre-droit - ont retrouvé leur majorité en sièges au parlement catalan. Mais le parti le plus voté a été pour la première fois le libéral Ciudadanos, justement fondé en 2006 pour contrer l'indépendantisme.

"Si les clients viennent seuls, tu essaies de tous les réconforter. Le problème, c'est quand deux clients de tendances politiques opposées arrivent en même temps: alors on évite le sujet", dit cette femme de 54 ans aux longs cheveux roux et lunettes roses.

"Nous avons aussi des dames qui savent ce que nous pensons et comme elles ne sont pas d'accord, elles cessent d'acheter" ici, dit Ubiñana.

- Impact sur les ventes -

"En dehors d'ici, je suis moi, mais sur le marché, je travaille et si quelqu'un arbore le ruban jaune (symbole visant à demander la libération des indépendantistes emprisonnés), j'abonde dans son sens", avoue Javier Martinez, partisan de l'unité de l'Espagne, arrivé petit dans la région mais dont la femme et les enfants sont catalans.

La crise qui a atteint son paroxysme lors de la proclamation d'une "République catalane" mort-née le 27 octobre, a aussi un effet sur la vie du marché, avec une baisse des ventes certains jours.

Mardi, "jour de la séance d'investiture" reportée de M. Puigdemont, Javier Martinez, 46 ans, a noté une faible affluence, de même que "les jours de manifestations" anti et pro-indépendance de l'automne.

"Le jour de la grève générale (3 octobre), on a dû fermer parce qu'un piquet est venu, demander pourquoi nous restions ouverts", assure María Teresa Bautista, propriétaire depuis 28 ans d'un stand de vente de pyjamas et tee-shirts.

L'incertitude politique a aussi eu un effet sur l'économie régionale. Plus de 3.200 entreprises ont décidé de transférer leur siège social ailleurs, et l'inquiétude des commerçants demeure.

"Les gens sont attristés, c'est mon cas, ou bien fâchés s'ils sont de l'autre bord, et en général, tout le monde pense +pourvu qu'ils n'arrêtent pas de verser ma retraite ou que mon entreprise ne ferme pas+ ou bien ils ne sont pas d'humeur" à plaisanter, dit l'électrice indépendantiste Isabel Pérez López, vendeuse de 50 ans, dans une échoppe de vêtements et de chaussures.

- 'Nerveux nous aussi' -

Tout en reconnaissant que tout est "plus tranquille" que pendant les journées tendues d'octobre, certains assurent qu'ils font encore attention à ce qu'ils disent au travail et en famille.

"C'est un peu comme un goutte-à-goutte au quotidien, qui ne permet pas de libérer la tension", affirme Bautista, femme de 70 ans originaire d'Andalousie (sud).

"Dans mon entourage, on n'en parle pas. Et quand certains exposent leur opinion, si elle ne coïncide pas avec la tienne, il vaut mieux te retirer pour ne pas entrer en confrontation", assure-t-elle, fustigeant "un radicalisme total".

du/mck/lbx/roc