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01/02/2018 05:50 EST

Au Kenya, la suspension de chaînes TV provoque indignation et inquiétude

L'acte de censure est sans précédent au Kenya: trois des principales chaînes de télévision ont été suspendues indéfiniment cette semaine par les autorités qui ont, selon les analystes, transformé une bataille politique en une attaque contre des libertés chères aux Kényans.

Cependant, saisie par la société civile qui conteste la mesure, la Haute Cour de Nairobi a ordonné jeudi en début d'après-midi que ces chaînes soient autorisées à reprendre l'antenne dans l'attente d'un jugement sur le fond. A 17H45 locales, elles n'avaient toujours pas recommencé à émettre, ont constaté des journalistes de l'AFP.

Au coeur du différend, un geste symbolique porté mardi par l'opposant Raila Odinga devant des milliers de partisans dans un parc du centre de Nairobi: refusant de reconnaître la réélection du président Uhuru Kenyatta en 2017, il a prêté serment comme "président du peuple".

Fait rare, après avoir d'abord interdit le rassemblement, la police reste à bonne distance et la cérémonie se déroule sans les habituels jets de gaz lacrymogène et tirs à balles réelles des forces de sécurité.

Bien que très populaire, Raila Odinga apparaît bien seul, les principaux responsables de la coalition d'opposition Nasa - dont son colistier à l'élection 2017 Kalonzo Musyoka - ayant décidé de ne pas participer à cette bravade.

L'événement aurait finalement pu n'être qu'une note de bas de page dans la longue et souvent violente histoire politique kényane, mais le gouvernement décide alors de priver d'antenne les radios et chaînes de télévision prévoyant de diffuser la cérémonie en dépit d'une interdiction en ce sens - officiellement pour des raisons de sécurité.

"Cela aurait pu être un non-événement", remarque l'analyste politique Nanjala Nyabola. Au lieu de cela, "ça a renforcé l'idée selon laquelle l'administration Kenyatta est autoritariste, qu'elle détricote un héritage de liberté d'expression que le peuple prend très au sérieux".

- 'Intimidation' -

Les chaînes de télévision privées Citizen TV, KTN News et NTV ne sont plus visibles sur le petit écran depuis mardi, mais continuent toutefois de diffuser sur internet. Les chaînes KBC et K24, propriétés respectives de l'Etat et de la famille du président Kenyatta, avaient, elles, respecté l'interdiction et continuent d'être à l'antenne.

Mercredi, le ministre de l'Intérieur Fred Matiang'i a assuré que ces chaînes resteraient suspendues jusqu'au terme d'une enquête en cours. Il a qualifié l'intronisation de M. Odinga de "tentative parfaitement orchestrée de renverser le gouvernement", et accusé les médias de "complicité".

Plus tard mercredi, des policiers armés en civil sont arrivés au siège du Nation Media Group, qui opère NTV, a assuré à l'AFP le journaliste Linus Kaikai. Six policiers ont pris position au parking sous-terrain et trois autres devant la porte principale, avant de partir au milieu de la nuit.

Avertis par des sources policières qu'ils seraient arrêtés s'ils sortaient, les journalistes ont passé la nuit dans leurs bureaux. "C'est de l'intimidation pure et simple. S'il y a un problème, ils peuvent nous convoquer au poste de police", s'est exclamé M. Kaikai.

- 'Chaos total' -

Pour John Githongo, un activiste anti-corruption, l'atmosphère est dangereusement familière. "Cela nous ramène aux années 80", dit-il, évoquant le règne de l'autocrate Daniel Arap Moi, "une époque bien plus restrictive". Bien que très imparfaites, les libertés dont bénéficient les Kényans ont été durement gagnées, souligne-t-il.

La présidentielle de 2017 a été "un chaos total", souligne M. Githongo. La victoire de M. Kenyatta, le 8 août, avait été annulée par la Cour suprême. Le nouveau scrutin, organisé le 26 octobre et boycotté par M. Odinga, avait aussi été remporté par M. Kenyatta, mais avec un taux de participation de 39%.

En attaquant les médias, le gouvernement risque de voir la question de sa légitimité posée au-delà de l'opposition, estime l'activiste. "Les gens sont énervés: on ne suspend pas les médias! Ils sont un élément essentiel de notre société, de notre culture, de notre environnement politique, de notre démocratie".

Selon Mme Nyabola, la suspension de diffusion est inédite, mais ne représente pas un soudain changement d'attitude de la part du gouvernement.

Depuis l'entrée en fonction de M. Kenyatta en 2013, la presse est "de plus en plus sous pression", soutient-elle, reprochant toutefois aux médias une certaine complaisance. "Est-ce alarmant? Oui! (...) Mais il s'agit là de l'intensification d'un processus qui est en route depuis longtemps".

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