DIVERTISSEMENT
18/01/2018 06:10 EST | Actualisé 18/01/2018 06:10 EST

«Moi?» d’Yves P.Pelletier: tout sur lui

L'humoriste a-t-il eu raison de suivre son ambition et de transposer sur scène son univers aux allures de labyrinthe psychologique sur l’acide?

Paméla Lajeunesse

Bien avant les André Sauvé, François Bellefeuille et autres drôles de «bibittes» qui peuplent aujourd'hui le petit monde de l'humour québécois, il y avait Yves P.Pelletier.

«L'extraterrestre» de Rock et Belles Oreilles, notre Stromgol national, l'inénarrable lecteur de nouvelles pour malentendants, l'irrésistible Monsieur Caron : Pelletier a probablement toujours été considéré comme le plus «flyé» de l'irrévérencieuse bande aux manteaux jaunes. Et peut-être comme le plus sensible et le plus créatif, également, lui qui a touché à peu près toutes les formes d'art dans son parcours, la scénarisation comme la réalisation, l'animation comme la bande dessinée, à l'aise qu'il est dans la blague grasse comme dans le documentaire.

À 57 ans tout juste sonnés – il célébrait son anniversaire le 15 janvier -, notre sympathique martien aux deux pieds sur terre se fait le cadeau d'un premier one man show, intitulé Moi?

Galerie photoYves P. Pelletier Voyez les images

Avec un point d'interrogation, soulignons-le, car Yves P.Pelletier n'a pas encore déterminé son identité profonde, comme il nous l'explique dans son décalé monologue d'ouverture. «Qui suis-je? Qu'est-ce-je? Qui mois-je?», s'exclame-t-il. Il ne tarde pas à offrir un début de piste : «Depuis que je suis tout petit, le monde me perçoit comme une bibitte, une gogosse, une affaire...»

Ses questionnements existentiels ne l'empêchent pas de signer tous ses textes et sa direction artistique, secondé de Pierre-Michel Tremblay à la mise en scène. Lüz Studio est à l'origine de la conception visuelle, franchement magnifique. Le spectacle se fonde sur une série de projections supportant les divers numéros, et sur un décor de bric-à-brac pouvant évoquer l'atelier, le sous-sol ou le grenier d'Yves P. Pelletier, avec un coffre, une petite penderie et autres objets hétéroclites. L'ensemble rehausse nettement le produit fini, comme on l'a constaté mercredi, à la première montréalaise de Moi?, au Monument-National.

Éclaté et original

Yves P. Pelletier a-t-il eu raison de suivre son ambition et de transposer sur scène son univers aux allures de labyrinthe psychologique sur l'acide, ou alors aurait-il dû laisser son idée à l'état de fantasme?

La réponse est fort simple : si les pitreries du gaillard vous tordaient de rire à l'époque de RBO, si vous le trouvez amusant dans ses apparitions publiques, ne boudez pas votre plaisir et allez voir Moi?

Yves P. Pelletier offre un excellent survol, éclaté, rondement mené, travaillé, original et actuel de tout ce qu'il sait faire de mieux. Il ressuscite ses personnages les plus célèbres, c'est-à-dire les illustres Stromgol, le lecteur de nouvelles (le segment le plus corrosif), Monsieur Caron, Cherze Siachon, Swami Fréchette et Capharnaüm, mais aucun ne semble avoir mal vieilli.

Bien sûr, il ne se réclame plus de la catégorie des jeunes premiers, mais l' «Ancien Maigre», comme il se baptise lui-même sur Twitter, offre une belle continuité, réinventée et bien livrée, de cette folie qui a créé sa renommée.

Dans le genre mi-absurde, mi-baveux, l'homme est passé maître, même si Moi? ne verse pas particulièrement dans le gag «bitch» ou «méchant». Il y a certes quelques lignes plus salées ici et là (on salue Maripier Morin, entre autres), mais Yves P. Pelletier se moque surtout de lui-même dans sa prestation, et déconstruit, vire à l'envers, repense et torpille joyeusement les observations typiques de ses collègues stand up comiques, qu'il taquine à quelques reprises dans ses allocutions rigolotes.

Galerie photoTapis rouge du spectacle d'Yves P. Pelletier Voyez les images

D'entrée de jeu, le décompte amenant à la mise à feu vers la «planète Amos», en lever de rideau, donne un bon aperçu de ce qui nous attend : «Dans 5, 8, 3, 7, complément de 4...»

Yves P. Pelletier, qui se dit «de plus en plus en chair, de moins en moins en os», nous détaille longuement, dans ses jeux de mots et de langages caractéristiques, sa quête d'identité et le pourquoi de son incursion sur les planches en solo... sans manquer de nous avertir, dès le départ, qu'on aura droit à de l'humour douteux et des blagues de mauvais goût.

«Je suis comme Donald Trump entouré d'hommes, je ne sais pas quoi faire de mes mains. Je me sens comme Éric Salvail dans un vestiaire, je ne sais pas par quel bout commencer!»

Difficile de résumer brièvement le contenu de Moi? C'est que les répliques s'imbriquent les unes aux autres et contiennent énormément de matériel. Et notre humble serviteur ne se laisse pas beaucoup souffler. Qu'il revienne sur son enfance, sur ses voyages (dont un périple au Japon) ou sur ses croyances, Pelletier use du prétexte pour décortiquer sa propre personnalité. C'est fait très habilement, efficacement et intelligemment.

Les boutades légères («Comment on appelle ça, un schizophrène qui se masturbe ? Un gang bang!») s'enchaînent après des moments où se sous-tendent des sujets plus sérieux, comme l'intimidation. Comme quand il dit que, jeune, il adorait le sport, mais que «ce n'était pas réciproque». «Vouloir t'intégrer quand on essaie de te désintégrer...», cite-t-il à propos de ses relations d'antan avec les autres enfants, qui l'ont amené à devenir champion du «bitch and run».

À elle seule, la portion d'introduction, où Pelletier essaie tant bien que mal de se présenter, regorge de petites perles. Fou rire dans la salle quand il déclare que c'est lui, qui «change la bûche au canal 553». Ou quand il martèle que «tout [l'] émeut. Un film triste, Charles Lafortune, un bébé, un oignon, un bébé oignon.»

On a beaucoup aimé sa parodie de Denis Lévesque («Demi Lévesque», où l'animateur est une marionnette, et qui en dit long sur ce que l'humoriste pense de l'émission de TVA), ses flèches à sa ville natale, Laval («Toute mon enfance j'ai eu l'intuition qu'il y avait plus dans le monde que la Roulathèque et Gilles Vaillancourt!»), le cours de français accéléré de Cherze Siachon (qui s'approprie le Supercalifragilisticexpialidocious de Mary Poppins et le chest-bras, outsèchte-bras) et les mimiques impayables du lecteur de nouvelles pour malentendants, qui écorche autant Donald Trump que Sophie Grégoire. Mais il y en a pour les adeptes de plusieurs styles dans ce Moi? qui vaut certainement le détour.

Yves P. Pelletier présentera à nouveau Moi? au Monument-National ce jeudi, 19 janvier, et le 20 avril en supplémentaire, puis à la Salle Albert-Rousseau, à Québec, le 30 janvier. Toutes les dates de sa tournée sont disponibles sur le site d'evenko.