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31/12/2017 08:00 EST | Actualisé 02/01/2018 16:22 EST

Le peuple iranien pris en cage

Nul doute que beaucoup en Iran s’opposent à ce que leur pays soit devenu le moteur du carnage qui a embrasé la Syrie, l’Irak et le Yémen en continuant de jeter de l’huile sur le feu.

Bazar de Shiraz
Getty Images/iStockphoto
Bazar de Shiraz

Les interventions de l'Iran au Moyen-Orient s'incrustent en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen : l'équilibre de ces pays a été brisé et l'Iran s'y comporte en maître. Dans quelle mesure cette politique d'expansion est-elle acceptée en Iran même ? Y a-t-il une chance pour qu'une expression démocratique en Iran même puisse refréner les ambitions théocratiques des Mullahs iraniens?

L'Iran a connu trois grandes révolutions : la révolution constitutionnelle de 1905 à 1911 au terme de laquelle un régime parlementaire fut instauré pour limiter les pouvoirs du Shah; la révolution nationaliste de 1951 à 1953 durant laquelle le premier ministre Mossadegh nationalisa l'industrie pétrolifère; toujours est-il que malgré le régime parlementaire, le Shah continua de régner en souverain absolu; la révolution islamique de 1979 qui évinça le Shah et mit au pouvoir l'Ayatollah Khomeiny.

Bien des espoirs accompagnèrent cette dernière révolution qui se promettait d'être démocratique, tout comme l'avait promis du bout des lèvres l'Ayatollah Khomeiny : étudiants, intellectuels, fonctionnaires et marchands espéraient un gouvernement moins corrompu et mieux géré. Nul ne pensait alors que cette révolution qui se voulait réformatrice sombrât dans une théocratie extrême. Aussi bien le groupe d'extrême gauche de Mujahideen-e Khalq que le Front national et le Mouvement de libération iranien dont le chef Mehdi Barzagan devint premier ministre crurent en une nouvelle ère démocratique. Mais en l'espace de quelques mois, ces groupes devinrent la cible du régime des mullahs.

Selon la doctrine chiite de Velayet-e faqih, le pouvoir ultime et notamment le système judiciaire doit rester entre les mains des mullahs. C'est au nom de cette doctrine que la répression commença et s'amplifia, recourant au corps paramilitaire des Gardiens de la révolution islamique et à la police d'Ansar-e-Hezbollah munie de matraques. Les groupes dissidents furent dissous, les rassemblements dispersés, les journaux critiques du régime fermés. Le parti démocratique kurde fut aboli et des centaines de Kurdes furent exécutés pour crimes contre Dieu. Il en fut de même pour les minorités arabes, baloutches et autres. Le premier président Abolhassan Bani-Sadr entra en conflit avec le clergé qui le trouvait trop modéré. Il fut limogé en 1981 et le mécontentement exprimé par la population donna lieu à une répression sanguinaire : des milliers de prisonniers politiques furent exécutés. L'ayatollah Madani qui s'opposait au concept de Velayet-e faqih fut mis en résidence surveillée.

En 1981, l'un des petits-enfants de Khomeiny déclara à la BBC que le gouvernement islamique était pire que le Shah et que les Mongols et déplorait des assassinats et des emprisonnements injustifiables. Deux leaders de l'opposition furent assassinés en 1998. L'opposition réprimée ne s'éteint pas pour autant. L'année d'après, des manifestations éclatèrent à l'Université de Téhéran après la fermeture du journal libéral Salam. Les forces de sécurité iraniennes investirent et saccagèrent les dortoirs des universités. Les étudiants furent battus, arrêtés et certains d'entre eux disparurent. En 2005, le conseil des Gardiens s'immisça dans les décisions judiciaires pour serrer la vis du conservatisme islamique.

En 2009, Ahmadinejad fut déclaré vainqueur aux élections et des foules nombreuses du Mouvement vert qui avaient voté pour le candidat populaire Mousavi scandèrent : « où est mon vote? » La répression fut terrible : des tireurs embusqués et des forces de sécurité donnèrent libre cours à leurs proscriptions. Ainsi, les présidents iraniens successifs Khatami, Ahmadinejad et Rouhani déçurent ceux qui espéraient des réformes, car en outre et en arrière d'eux se trouve le Guide suprême Khamenei dont l'autorité est apodictique.

Les pouvoirs des religieux, des politiques et des affaires sont de moins en moins indépendants.

Au fil des ans, les Mullahs ont accru leur emprise sur les leviers économiques de l'Iran. Les pouvoirs des religieux, des politiques et des affaires sont de moins en moins indépendants. Les élus – qui sont préalablement agréés par les mullahs - sont redevables aux Gardiens de la révolution qui disposent de moyens économiques et répressifs notoires. Un fossé profond sépare le peuple du gouvernement souvent accusé de corruption et de népotisme. Mais le peuple est impuissant. Tout comme il n'a pas son mot à dire en regard des interventions dans les pays voisins qui coûtent des dizaines de milliards de dollars ou pour les ressources consacrées à la technologie atomique ou au développement des missiles balistiques alors même que 18 millions d'Iraniens vivent au-dessous du niveau de pauvreté.

Pourtant, le niveau d'éducation et de sophistication du peuple iranien est élevé, mais c'est celui d'un peuple pris en cage. Or, les dictateurs s'imposent aux masses crédules en déviant leur animosité et leur frustration vers des facteurs exogènes. Toute une génération d'Iraniens est éduquée dans la haine du Grand Satan que serait l'Amérique. Les cris de mort à l'Amérique sont encouragés et scandés. Qui plus est, le stratège des Gardiens de la révolution islamique Hassan Abbasi proclame que des dizaines de milliers de cellules dormantes sont prêtes à mettre en pièces l'Amérique lorsqu'ils en recevront l'ordre.

Ceux qui prétendent agir fanatiquement au nom de Dieu ont peu de considération envers les libertés, le bien-être des citoyens ou les vies humaines. Le schisme chiite-sunnite qui oppose l'Iran et l'Arabie suit aujourd'hui une escalade dangereuse et probablement irréversible. Les Sunnites du Moyen-Orient réalisent que des pays importants à majorité sunnite que sont la Syrie et l'Irak ont été infiltrés par l'Iran. Rien n'indique que l'Iran des mullahs veuille arrêter son expansion hégémonique.

Nul doute que beaucoup en Iran s'opposent à ce que leur pays soit devenu le moteur du carnage qui a embrasé la Syrie, l'Irak et le Yémen en continuant de jeter de l'huile sur le feu.

Mais le peuple iranien est encagé et ne peut s'exprimer librement qu'à l'intérieur de résidences bien emmurées.

Jusqu'à la prochaine implosion.

Les manifestations récentes déplorent l'augmentation du prix des denrées et celle du budget militaire et notamment la portion octroyée aux Gardiens de la Révolution dont l'appétit est immodéré. Elles ont vite dégénéré pour s'en prendre à la politique extérieure interventionniste de l'Iran au détriment du petit peuple.

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