NOUVELLES
27/12/2017 10:53 EST

Grâce de Fujimori: les raisons d'une polémique

Le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski a justifié la grâce accordée à l'ancien chef d'Etat Alberto Fujimori comme un moyen de réconcilier le pays, mais l'objectif semble plutôt de sauver son propre mandat, ce qui a suscité la polémique.

Voici quelques clés pour comprendre le contexte de la grâce :

- Un héritage en demi-teinte -

Professeur d'université, Alberto Fujimori est élu démocratiquement président du Pérou en 1990 avant, deux ans plus tard, de dissoudre le Parlement et suspendre la Constitution avec l'appui de l'armée, faute de majorité. Après cet "auto-coup d'Etat" ("autogolpe") du 5 avril 1992, il fait adopter une nouvelle Constitution taillée à sa mesure avant d'être réélu en 1995.

Six mois après une seconde réélection contestée en 2000, il s'enfuit au Japon, terre de ses parents, d'où il annonce par fax sa démission, le 19 novembre. Le Parlement vote sa destitution pour "incapacité morale". Ses derniers mois au pouvoir ont été compliqués par une affaire d'espionnage impliquant son conseiller Vladimiro Montesinos, alors chef des services secrets.

Cependant, encore aujourd'hui, de nombreux Péruviens disent avoir apprécié la gestion du président Fujimori et mettent en avant la stabilisation de l'économie sous son mandat. Ils saluent également sa victoire contre les guerillas du Sentier lumineux et du MRTA (Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru).

- Condamné pour massacres et enlèvements -

En 2005, Fujimori quitte le Japon pour un voyage au Chili, d'où il sera extradé vers le Pérou en septembre 2007.

Il est condamné en septembre 2009 à 25 ans de prison pour avoir commandité deux massacres perpétrés par des escadrons de la mort de l'armée dans le quartier de la capitale Lima "Barrios Altos" (quinze morts dont un enfant) et à l'Université de la Cantuta (dix morts), ainsi que pour les enlèvements d'un journaliste et d'un entrepreneur.

- Président faible, forte opposition -

M. Kuczynski a gagné de peu l'élection de 2016 contre Keiko Fujimori, la fille d'Alberto, dont le parti Fuerza Popular a obtenu la majorité absolue au Parlement.

Fuerza Popular et d'autres partis minoritaires de gauche ont lancé un processus de destitution contre M. Kuczynski, accusé d'avoir menti sur ses liens avec Odebrecht, le géant du BTP brésilien qui a reconnu avoir payé près de cinq millions de dollars à des entreprises de conseil directement liées au chef de l'Etat, alors ministre, entre 2004 et 2013.

Avec un faible soutien au Parlement pour le président, sa destitution semblait inévitable. Mais l'affaire a pris un tour inattendu et la demande a été rejetée.

Derrière la victoire surprise de M. Kuczynski, apparaissent les divisions de Fuerza Popular et du clan Fujimori : c'est l'abstention de 10 élus de ce parti, dont Kenji Fujimori, le frère de Keiko, qui a permis le sauvetage du président.

- Kuczynski ment-il? -

Selon ses dires, le président Kuczynski a gracié M. Fujimori, dont la défense demandait le pardon depuis longtemps en raison de ses problèmes cardiaques, pour éviter sa mort en prison.

Mais beaucoup de Péruviens doutent de ses explications et pensent que son geste fait partie d'une négociation menée en privé avec le clan Fujimori.

La grâce renforce la sensation que le président ment à son peuple: pendant deux ans, il a réfuté tout lien avec Odebrecht, avant que cela soit démenti directement par l'entreprise. Par ailleurs, il a déclaré à plusieurs reprises qu'il n'accorderait par de grâce à M. Fujimori.

Pour le quotidien El Comercio, "ou (Kuczynski) acceptait de l'accorder ou il ne serait plus le président aujourd'hui". Le journal le plus influent du pays ajoute: "Tous ceux qui pensent que Kuczynski ment ont raison".

La grâce n'a pas seulement été rejetée par les familles de victimes et les organismes de défense des droits de l'homme, mais aussi par des alliés du président: trois parlementaires ont déjà quitté le parti au pouvoir et d'autres démissions sont attendues, au sein du gouvernement.

fj/dg/ole/ka/fjb