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23/12/2017 11:29 EST | Actualisé 23/12/2017 11:59 EST

Les demandeurs d'asile espèrent rester au Canada au cours de la nouvelle année

Plusieurs des personnes rencontrées affirment se sentir enfin en sécurité.

Un jeune réfugié de l'Angola, à gauche, attend son père au stade olympique, lors de la vague des demandeurs d'asile en août dernier.
Christinne Muschi/Reuters
Un jeune réfugié de l'Angola, à gauche, attend son père au stade olympique, lors de la vague des demandeurs d'asile en août dernier.

Des milliers de demandeurs d'asile arrivés cet été au Québec célébreront leur premier Noël ici dans les prochains jours et ont espoir pour la nouvelle année de rester dans ce pays où ils se sentent enfin en sécurité.

"En 2018, j'espère que mes frères et mes soeurs haïtiens aillent mieux, que les soucis diminuent, qu'ils trouvent du travail, parce qu'en grande partie, ils sont venus pour ça... Que l'avenir apporte autre chose", a souhaité Gaëlle (nom fictif), qui a accepté de partager son témoignage en compagnie de trois autres personnes qui ont elles aussi fait ce dangereux périple et qui sont prises en charge par le Comité d'action des personnes sans statut (CAPSS).

La Presse canadienne a rencontré Gaëlle, Jean, Audrey et Robert tous ensemble à Montréal, puis Marie sur la Rive-Sud, où elle est établie. Ce sont tous des noms fictifs, personne n'a voulu être nommé. Toutes ces personnes sont arrivées des États-Unis dans la foulée de l'importante vague migratoire qui a contraint la Ville de Montréal à établir un centre d'hébergement temporaire au Stade olympique.

Devant la situation encore dangereuse en Haïti, ces gens ont choisi de chercher un avenir meilleur ailleurs, mais au péril de leur vie.

Audrey, une jeune femme de 22 ans, a traversé 11 pays avant d'arriver au Canada avec son bébé qui avait quelques mois. Elle a notamment fait escale au Brésil, au Pérou, en Équateur, en passant par le Panama, le Costa Rica et le Mexique.

Elle s'est déplacée parfois en autobus, mais souvent en marchant pendant plusieurs jours. "Trois jours si on marche rapidement, sinon cinq à huit jours", a-t-elle expliqué.

Le parcours est particulièrement périlleux, car les migrants se retrouvent à marcher près de ravins. Et il arrive souvent qu'ils entendent des cris parce que des gens tombent.

"Et on ne peut rien faire", a souligné Jean.

"Même si c'était mon mari, ma mère, ma petite fille", a ajouté Audrey de sa douce voix.

Ces migrants ont quitté leur pays, non pas parce qu'ils ne l'aiment pas, mais parce qu'il n'est pas sûr pour eux.

"Notre problème, en Haïti, c'est le problème d'insécurité. C'est notre plus grand problème. Quand on sort, on ne sait pas si on retournera chez nous", a raconté Marie, qui a été rencontrée sur la Rive-Sud, où elle est bénévole pour la Maison internationale de la Rive-Sud.

Gaëlle, qui était militante politique dans son pays, a fui Haïti en raison de la peur. Son mari est mort parce qu'elle s'est battue pour certaines causes.

"C'est une histoire triste, je n'ai tellement pas envie de parler de ça. Mais on veut que la paix soit établie", a-t-elle confié, les yeux vitreux, après un long silence.

Même en arrivant ici, les difficultés sont grandes pour ces demandeurs d'asile qui n'ont pas de domicile fixe et qui ont parfois du mal à trouver du travail.

Robert, un jeune homme souriant de 32 ans, rêvait d'arriver au Canada. Il a d'abord fait escale aux États-Unis, mais c'est au Canada qu'il voulait aller en fin de compte, pour pouvoir s'épanouir; il veut devenir ingénieur et éventuellement acheter une maison.

À son arrivée, il a été interpellé par quelqu'un qui lui a offert du travail. Le hic, c'est que l'usine dans le secteur alimentaire était située à deux heures de Montréal. Motivé, il se levait chaque matin à 4 h pour se rendre là-bas.

Un jour, à la fin de son quart de travail, il s'est pris un doigt dans une machine et s'est blessé gravement. Robert a dû subir une opération qui a duré près de 12 heures et il en porte encore des marques avec un grand bandage qui couvre sa main droite.

Manque de ressources

Le Comité d'action des personnes sans statut (CAPSS) déplore que le financement des organismes communautaires n'ait pas été bonifié par le gouvernement fédéral dans la foulée de cette arrivée massive de migrants.

Le CAPSS, établi à Montréal, est l'un de ces organismes qui aident des dizaines de sans-papiers dans leurs démarches pour éviter leur déportation.

"Les organismes communautaires desservent les demandeurs d'asile et sont présentement essoufflés quant aux ressources humaines et financièrement", a expliqué Frantz André, du CAPSS.

Il déplore que le gouvernement Trudeau accepte ouvertement d'accueillir tout le monde à bras ouverts, mais en rejetant la responsabilité sur les organismes communautaires.

En janvier, Justin Trudeau avait envoyé un micromessage dans lequel il disait que le Canada accueillerait "ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre". Le gouvernement a depuis lancé une campagne pour dissuader les migrants d'arriver de façon irrégulière au pays et affirmé qu'il n'y avait aucune garantie qu'ils seraient acceptés au pays.

"M. Dubourg (Emmanuel, député libéral) a voulu porter la belle parole du gouvernement en disant: "Nous, nous sommes prêts à accueillir d'autres gens, d'ailleurs nous avons mis des petites maisons chauffées près de la frontière, et maintenant c'est à vous de faire le travail"", a rapporté M. André.

"Faire notre travail? Qu'est-ce que vous nous donnez comme ressources alors que nous n'en avons pas!"

M. André cite en exemple les vêtements d'hiver, qui sont très difficiles à trouver pour tous ces gens.

"Propagande de dissuasion"

Les représentants de l'organisme critiquent aussi le gouvernement fédéral qui fait campagne pour dissuader les migrants d'arriver au Canada, leur disant notamment qu'environ 10 pour cent des demandes d'asile sont acceptées.

Cette "propagande de dissuasion", comme ils l'appellent, décourage les demandeurs d'asile qui sont déjà ici et qui attendent impatiemment le traitement de leur demande, soulignent-ils.

"Ce monsieur, il attend pour trouver un emploi", a dit M. André en pointant Jean. "Il a cet espoir de travailler, mais d'un autre côté, on lui dit que 10 pour cent (des demandes) sont acceptées."

Au printemps, le CAPSS prévoit d'ailleurs faire pression sur le gouvernement fédéral afin qu'il accepte au pays des migrants pour des motifs humanitaires, même s'ils ne sont pas, aux yeux de la loi, des demandeurs d'asile ou des réfugiés.

"Pour pouvoir faire la preuve qu'on a un véritable demandeur d'asile, ça prend des preuves. Il y en a qui n'ont pas ces preuves-là, mais ça ne veut pas dire qu'ils ne sont pas de véritables demandeurs", a indiqué Serge Bouchereau, porte-parole du CAPSS.

"Mettre les soucis de côté"

En attendant, les demandeurs d'asile prévoient mettre leurs problèmes et leurs difficultés de côté pour pouvoir célébrer leurs premières fêtes au Québec.

"C'est la fête. On place tous nos soucis derrière la tête", a dit Gaëlle, faisant éclater de rire ses amis.

"Oui, oui", a approuvé Jean en lâchant un long soupir.

De son côté, Marie a souligné qu'elle ne pourrait pas fêter Noël

à l'extérieur comme dans son pays, mais ce sera aussi agréable à l'intérieur, au chaud.

"On va rester à l'intérieur, on va prier, on va manger", a affirmé avec un grand sourire la femme de 58 ans.

Les demandeurs d'asile au Québec, en bref:

_ En date du 21 décembre, 925 demandeurs d'asile étaient hébergés temporairement à Montréal.

_ Du 1er janvier au 31 octobre, 41 355 demandes d'asile ont été présentées au Canada, dont 20 390 au Québec (49,3 pour cent). L'an dernier, pendant la même période 23 895 demandes avaient été présentées au Canada, dont 5505 au Québec.

_ Les cinq principaux pays de naissance des demandeurs d'asile au Québec sont Haïti, le Nigeria, les États-Unis, l'Arabie saoudite et l'Inde.

Source: Ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion