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14/12/2017 09:12 EST | Actualisé 14/12/2017 09:25 EST

Radio-Canada a estimé avoir un devoir moral envers les étudiants qui accusaient Gilbert Sicotte

«Et le devoir moral envers M. Sicotte, qu'en est-il?»

Jeff Vespa via Getty Images

Dans sa décision de révision des plaintes concernant le reportage sur Gilbert Sicotte, l'ombudsman de Radio-Canada écrit ceci: «Au jour de la publication de cette révision, sept téléspectateurs avaient réclamé l'intervention du Bureau de l'ombudsman».

Or la veille de cette publication, soit le 12 décembre 2017, il y avait une 8e téléspectatrice qui avait demandé l'intervention de l'ombudsman: c'était moi. M. l'ombudsman m'a avisée qu'il ne considèrerait pas ma demande car sa révision de ce dossier (Sicotte) était déjà complétée et qu'elle devait être publiée «dans les prochaines heures». J'avais fait ma demande bien avant la fin du délai imparti qui est de 3 mois. Je comprends que l'ombudsman décide de se prononcer avant ce délai mais je crois qu'il serait approprié que toutes les personnes qui ont porté plainte au sujet d'un même reportage soient avisées de cela afin qu'elles soient en mesure de faire une demande de révision avant une nouvelle date-limite qui serait fixée.

Je ne reprends pas ici le dossier étoffé soumis à l'ombudsman mais j'estime important de partager avec les lecteurs certains éléments. Je considère qu'il n'est pas d'intérêt public que Radio-Canada se mêle de «publiciser» les nombreuses plaintes logées au sein des institutions publiques subventionnées par l'État (pourquoi publiciser celle concernant Gilbert Sicotte et non pas les autres ?).

Or, dans le cadre d'une plainte dont l'issue n'est pas connue, Radio-Canada a pris parti, contre Gilbert Sicotte et pour l'interprétation faite par les «présumées» victimes de son comportement. Il est honteux que des représentants de Radio-Canada affirment qu'il y a eu des victimes d'abus de pouvoir ou de harcèlement psychologique de la part de Gilbert Sicotte sur une période de plus de 25 ans, que ces personnes sont encore troublées et qu'elles en subissent les conséquences après toutes ces années. Il s'agit de conclusions que Radio-Canada n'est pas en mesure de faire, ni personne d'autre d'ailleurs, tant qu'une instance judiciaire ou autre n'aura pas décidé en ce sens.

Dans sa réponse, Radio-Canada mentionne avoir vérifié, «d'après les témoignages recueillis, si la méthode de M. Sicotte était compatible avec la politique contre le harcèlement du Conservatoire». Il s'agit d'une question de droit très complexe, encore plus dans le contexte d'une école de théâtre. À mon avis, même des avocats spécialisés en la matière n'auraient pu donner une opinion définitive à ce sujet sur la seule base des allégations des étudiants. Des professeurs qui sont contre la méthode d'enseignement de M.

Sicotte peuvent être des harceleurs psychologiques alors que M. Sicotte, et d'autres professeurs qui utilisent la même méthode que lui, peuvent ne pas en être. Le harcèlement psychologique et une méthode d'enseignement sont deux concepts distincts. Faire une adéquation entre une méthode d'enseignement et le harcèlement est une erreur.

Dans sa réponse relative au reportage sur Gilbert Sicotte, Radio-Canada mentionne la «détresse psychologique, les épisodes de grands malaises psychologiques et même psychiatriques, les troubles d'anxiété» de certaines personnes (personne «brisée, cassée, massacrée»), comme si ces troubles avaient été causés par M. Sicotte. C'est ce que le reportage véhicule et c'est répréhensible. Seul un psychiatre serait en mesure de dire, et seulement après fait une expertise, quelles sont les causes des problèmes d'ordre psychologique ou psychiatrique vécus par une personne et il n'est pas exclu que des caractéristiques personnelles soient en cause. Il était essentiel qu'il soit signalé dans le reportage que les problèmes psychologiques, etc., allégués par les étudiants n'avaient pas nécessairement été causés par M. Sicotte.

Ni Radio-Canada ni qui que ce soit ne peut écarter le fait que les conséquences alléguées soient dues, en tout ou en partie, à des problèmes psychologiques personnels des «présumées» victimes. Il suffit de consulter des décisions des tribunaux, dans des causes de harcèlement psychologique, pour se rendre compte que les conséquences psychologiques alléguées sont parfois dues à des problèmes d'ordre personnel. À ce sujet, voir ce lien.

Si Radio-Canada tenait tant à «publiciser» l'affaire Sicotte, j'estime qu'elle pouvait informer le public de l'existence d'une plainte contre lui en mentionnant que le processus suivrait son cours, tout en ajoutant que la plainte avait été portée par une étudiante pour des faits remontant à 10 ans et que tous les étudiants actuels de M. Sicotte l'appuyaient. M. l'ombudsman mentionne, dans sa décision, qu'il est faux de prétendre que le journaliste avait négligé d'interviewer les étudiants actuels de Gilbert Sicotte, en s'appuyant sur la présence dans le reportage de l'étudiante renvoyée en 2017, ce qui est surprenant. Les étudiants actuels étaient ceux fréquentant le Conservatoire lors du reportage et cette étudiante ne le fréquentait pas.

Radio-Canada n'a sûrement pas pour mission de s'immiscer dans un processus intenté à l'intérieur d'une institution, d'autant plus que l'issue du processus sera peut-être une décision statuant que le présumé «harceleur psychologique» n'en n'est pas un et qu'il n'a pas commis un abus de pouvoir. La Politique de harcèlement du Conservatoire prévoit la confidentialité dans le cadre des plaintes (article 6). Or, le directeur du Conservatoire, M. Dagenais, a participé au reportage. M. l'ombudsman écrit dans sa décision que M. Dagenais aurait refusé de donner une entrevue à la caméra. J'ai donc visionné une nouvelle fois le reportage et M. Dagenais y apparait.

La contemporanéité, de l'interpellation faite au journaliste de Radio-Canada et du dépôt de la plainte au Conservatoire, est troublante. Des questions se posent: est-ce Radio-Canada a été partie prenante du processus? Est-ce que le reportage qu'elle s'apprêtait à diffuser a joué un rôle dans la suspension de Gilbert Sicotte?

Un autre fait troublant est révélé dans la décision de M. l'ombudsman, soit qu'il y avait une première version du reportage qui ne portait pas seulement sur M. Sicotte. Quant à l'intérêt public, l'ombudsman mentionne que Radio-Canada «a estimé avoir un devoir moral envers la vingtaine d'anciens étudiants qui s'étaient confiés». Et le devoir moral envers M. Sicotte, qu'en est-il? Le détruire et faire son procès sur la place publique, c'était moral?