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30/11/2017 21:21 EST

Après le sud, le nord de l'Afghanistan submergé par l'opium

Des motos neuves ont fleuri cet été dans les villages de Balkh, signe de bonne fortune dans cette province du nord de l'Afghanistan restée jusqu'alors à l'écart du pavot. Sa culture y a bondi cette année de près de 500%.

Depuis la fin du régime des talibans, qui en avaient proscrit la culture avant d'en faire leur première source de financement, l'Afghanistan est devenu le premier producteur d'opium du monde.

Avec 9.000 tonnes récoltées en 2017, la production a pratiquement doublé en un an et constitue une source de revenus essentielle dans les campagnes, selon le rapport annuel de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui l'explique par l'extension des cultures et l'amélioration des rendements.

"Les provinces du nord, comme Balkh, représentent une défaite majeure: il y a deux ans on n'y voyait pas un pavot", avoue un consultant occidental, illustrant l'échec cinglant des politiques anti-drogue.

Seules dix provinces afghanes sur 34 sont désormais exemptes de pavot et la production explose dans des régions jusqu'alors à peine concernées, dont le nord et les provinces de Jowzjan (+691%) et Balkh (+481%), les deux envolées les plus spectaculaires enregistrées en 2017.

Balkh et sa capitale, Mazar-i-Sharif, ont vu au printemps dernier la moindre parcelle fleurir en rose: "Du bureau du gouverneur on voyait les pavots" témoigne un observateur local sous couvert d'anonymat, montrant les photos sur son smartphone. "Chacun s'y est mis, le moindre champ, le plus petit jardin..."

Signe de cette bonne fortune, l'apparition de motos flambant neuves dans les villages, raconte-t-il. "Pas facile après ça de revenir au blé".

- "Par bus et camions entiers" -

Une récolte telle qu'il a fallu faire appel à des cueilleurs du sud: ils ont afflué "par bus et camions entiers" de Kandahar et du Helmand, qui produit près de la moitié de l'opium afghan, ont rapporté des sources afghanes et occidentales à l'AFP.

Au Département provincial de l'Agriculture, un responsable, Zabihullah Zubin, confirme l'abondance des récoltes: elle a même pesé sur les cours, précise-t-il, passés "de 7.000 à 3.000 afghanis le kilo" au printemps (106 et 45 USD environ).

Malgré cela, un fermier de 27 ans rencontré par l'AFP a pu se permettre de prendre une deuxième épouse avec sa récolte prodigieuse, confie-t-il tout sourire.

"Tout le monde plante, on ne fera jamais autant d'argent avec les pastèques ou le blé". Et puis, "le pavot pousse plus vite que le blé et consomme moins d'eau" justifie-t-il.

Pour les experts, la sécheresse qui sévit depuis 2014 en Afghanistan a joué en faveur du pavot, sobre et rustique.

Chercheuse de la Brooking institution, Vanda Felbab-Brown pointe l'absence d'alternative économique dans les campagnes: "L'économie de l'opium est vitale pour de nombreux Afghans. Il n'y a tout simplement aucun secteur qui fournisse plus d'emplois".

En longue chemise crème, un châle autour de son cou hâlé, le fermier vient du district de Chimtal, dans l'ouest de Balkh, "complètement sous contrôle des talibans": "Le gouvernement est incapable de se montrer" rit-il.

Il vend sa production "à un homme d'affaires local" qui a ses réseaux de l'autre côté de la frontière ouzbèke, à 60 km.

Le pavot prolifère à son aise dans les zones sous contrôle insurgé, surtout dans le sud - au Helmand, les trois-quarts des districts échappent au gouvernement.

La province, à la frontière pakistanaise, a encore accru ses cultures en 2017 et s'y pratiquent trois récoltes annuelles désormais, grâce à de nouvelles semences, arrivées de Chine et plus résistantes, rapporte le consultant.

- Corruption et défiance politique -

"Le Helmand seul compte pour la moitié des nouvelles surfaces" apparues cette année (+63% au total) relève un expert européen pour qui "l'insécurité croissante" profite au pavot.

"Au Helmand, la police ne peut pas agir. D'où la nouvelle stratégie américaine de bombarder là-bas les laboratoires d'héroïne".

Au nord, Jowzjan subit la pression des talibans et celle du groupe Etat islamique.

Hormis quelques poches insurgées, comme Chimtal, la province de Balkh est en revanche plutôt paisible. Mais le pavot y bénéficie d'une récente placidité des autorités dont cell du puissant gouverneur, Mohammad Atta Noor, hostile au gouvernement.

Affaire de corruption - "La majorité des gouverneurs de districts du pays profitent du pavot", accuse le consultant - et "message politique", pour l'expert européen.

Un échec cuisant pour les Etats-Unis qui ont englouti plus de 8 milliards de dollars depuis 2002 dans la lutte contre l'opium, matière première de l'héroïne qui inonde les marchés mondiaux.

Selon l'Onu, l'opium afghan "couvre le double de la demande mondiale, ce qui laisse présager un effondrement des prix".

"Ces 9.000 tonnes il va bien falloir les écouler. La baisse des prix à la ferme aura forcément un impact sur celui de l'héroïne", prévient aussi l'expert européen.

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