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27/11/2017 23:54 EST

Un animateur au style musclé à la tête de l'audiovisuel saoudien

Le front plissé et le doigt accusateur, Daoud Shirian a longtemps épinglé des dirigeants à la télévision saoudienne, mais c'est désormais au poste de directeur de l'audiovisuel public que cet animateur vedette va pouvoir exercer son style musclé.

Si l'on se fie à son passé d'animateur, le nouveau patron de la Saudi Broadcasting Corporation (SBC) pourrait bien bousculer un paysage audiovisuel national longtemps assoupi.

Pendant près de six ans, son talk-show "Al-Thamina" ("Huit heures") sur la chaîne satellitaire à capitaux saoudiens MBC a été la caisse de résonance de la colère du public sur des sujets sensibles comme le chômage ou l'extrémisme.

Cette émission était suivie assidument par de nombreux téléspectateurs appréciant les questions percutantes de cet homme de 63 ans et son audace à demander des comptes aux dirigeants.

Dans un paysage médiatique saoudien étroitement contrôlé, un tempérament comme celui de Daoud Shirian, surnommé "allumette" pour sa capacité à s'enflammer, est rarement toléré.

Dernièrement, il s'est indigné du chômage élevé parmi les ingénieurs saoudiens, diffusant des témoignages de certains d'entre eux cherchant à survivre avec des emplois de serveurs ou de laveurs de voitures.

"Le marché du travail n'a-t-il pas de place pour les ingénieurs saoudiens?" a-t-il demandé en s'élevant contre une agence d'emploi du gouvernement. "Où sont les autorités?"

En quelques minutes, un hashtag lié à l'émission avait créé le buzz sur internet et les producteurs avaient été inondés de centaines de messages approuvant l'ire du présentateur.

Mal à l'aise, un fonctionnaire du ministère du Travail a cherché à expliquer à l'écran que des réformes étaient en cours pour créer des emplois. "Quand?", s'était interposé M. Shirian en le mettant en garde contre "la colère" des Saoudiens.

- 'Soupape' -

L'animateur n'a pas non plus hésité à attaquer des religieux radicaux.

"Vous êtes la raison pour laquelle nos fils sont des jihadistes, ils sont en Afghanistan", a-t-il dit à l'adresse de deux d'entre eux, très suivis sur les réseaux sociaux.

"Vous parlez d'aller au paradis en mourant au jihad. Faites en sorte que vos fils aillent au ciel et laissez-nous tranquilles!"

MBC a déclaré que l'émission "Al-Thamina", qui enregistre des audiences dignes des émissions de société, allait survivre au départ de Daoud Shirian, désigné officiellement lundi à la tête de SBC.

Mais une récente répression gouvernementale à l'encontre de représentants des élites a suscité des inquiétudes concernant le contrôle des médias: parmi les personnes arrêtées figuraient en effet des magnats du secteur comme le propriétaire de MBC, Walid al-Ibrahim.

Cette année, l'Arabie saoudite a perdu trois places au classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières, occupant le 168e rang (sur 180 pays).

"Une émission comme Al-Thamina est clairement tolérée par les autorités saoudiennes", explique Najat Al-Saied, auteure d'un livre sur les chaînes arabes de télévision par satellite et leur impact au plan social. "En fait, les autorités laissent une certaine liberté à cette émission (...) pour servir de soupape aux frustrations du public", dit-elle.

- 'Lignes rouges' -

Dans une interview accordée à l'AFP avant sa nomination à la tête de l'audiovisuel public saoudien, M. Shirian a assuré que le royaume offrait "plus de liberté que vous ne le pensez".

"Oui, il y a des lignes rouges comme la religion et les questions d'intérêt national", a-t-il admis. "Mais, pour le reste, je ne vois pas de lignes rouges".

Le franc-parler de M. Shirian, un des rares journalistes saoudiens à avoir interviewé l'homme fort de Ryad, le prince héritier Mohammed ben Salmane, pourrait cependant lui poser problème dans ses nouvelles fonctions.

"Au Moyen-Orient, les animateurs de talk-shows disent: +Votre Altesse ceci, votre Excellence cela+. Moi, j'utilise le prénom ou le nom de famille", disait-il avant sa nomination, martelant: "Nous sommes la voix du peuple".

De nombreux responsables ont refusé de participer à l'émission et certains ont demandé à connaître les questions à l'avance. Une chaise vide a souvent été installée en plateau pour symboliser un absent ayant préféré ne pas répondre à des questions impromptues.

Attablé à un café de Ryad, un homme d'affaires saoudien expliquait récemment à l'AFP, les yeux rivés sur une émission de Daoud Shirian: "Cela fait l'effet d'un calmant de le regarder".

"Pour le public, je peux être un antidouleur", confiait l'animateur avant sa nomination. "Mais pour les dirigeants, je suis douloureux".

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