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15/11/2017 20:45 EST

Pinochet, l'absent bien encombrant de la présidentielle au Chili

Il est mort il y a 11 ans, mais son ombre planera encore, dimanche, sur l'élection présidentielle au Chili: le dictateur Augusto Pinochet garde des adeptes dans ce pays qui est sur le point de redonner le pouvoir à la droite.

Malgré les 3.200 morts ou disparitions attribuées à son régime (1973-1990), 12% des Chiliens le considèrent comme "l'un des meilleurs présidents que le pays ait connus", selon un récent sondage du Centre des études publiques (CEP).

Grand favori du scrutin, l'homme d'affaires milliardaire Sebastian Piñera, qui a déjà présidé le Chili de 2010 à 2014, se définit comme de centre droit.

Tout indique qu'il ne gagnera pas dès le premier tour et devra s'appuyer au second sur le soutien de la droite la plus dure afin de pouvoir réemménager au palais de La Moneda.

Justement, à droite de la droite, le député ultra-conservateur José Antonio Kast a fait irruption comme un candidat qui ne se gêne pas de revendiquer l'héritage de Pinochet, poussant Sebastian Piñera à durcir son discours dans sa campagne, où des cris de "Vive Pinochet" ont parfois surgi du public.

Même si son poids se réduit au fil des ans, le "pinochetisme" reste une réalité au Chili, avec nombre de partisans au sein des classes les plus élevées et une influence immense sur l'Union démocrate indépendante (UDI), plus grand parti politique du pays.

Difficile, pour le probable futur président, de l'ignorer. "Piñera n'est pas pinochetiste mais il a besoin du pinochetisme", explique à l'AFP Raul Elgueta, analyste de l'Université de Santiago.

Dans une société chilienne conservatrice mais bouleversée ces dernières années par des réformes sociétales progressistes (dépénalisation de l'avortement, mariage homosexuel, etc.) sous l'impulsion de la présidente socialiste sortante Michelle Bachelet, José Antonio Kast veut capter le vote de la droite la plus dure.

Il se dit opposé à l'IVG, favorable à la fermeture des frontières aux migrants et au port d'arme généralisé pour lutter contre l'insécurité, affirmant qu'il n'hésiterait pas à tirer si un délinquant entrait dans sa maison.

Son discours, qui a brisé un tabou en défendant publiquement la figure de Pinochet, a généré beaucoup de bruit médiatique, mais dans les sondages, il ne dépasse pas 3% des intentions de vote.

- Héritage économique -

"Au second tour, (...), Piñera devra adopter des positions plus modérées pour pouvoir gagner", estime pour sa part Patricio Navia, analyste de l'Université de New York, qui trouve que l'engouement pour l'ex-dictateur est surestimé.

"Le pinochetisme est mort ou est très marginal", affirme-t-il.

Et pourtant, une grande partie de la société continue de valoriser son héritage politique et surtout économique, avec un libéralisme très fort qui a placé la santé, l'éducation et les retraites aux mains du secteur privé.

Vingt-sept ans après la fin du régime, seul le système électoral qu'il avait instauré - et qui a longtemps favorisé la droite - a été démantelé par le gouvernement de Michelle Bachelet, qui veut aussi réformer son système éducatif élitiste.

Forcé à ancrer plus à droite sa campagne, Sebastian Piñera a renoncé momentanément à s'ériger comme le leader d'une droite rénovée et débarrassée de l'héritage de Pinochet.

Jusque-là il avait toujours cherché à marquer ses distances : en 1988, il avait voté non au plébiscite qui avait précipité la chute du régime.

Puis, au cours de son mandat, il avait accusé une partie de la droite d'héberger des "complices passifs" de la dictature. Il avait aussi pris une décision historique en ordonnant la fermeture d'une prison spéciale pour les auteurs de crimes contre les droits de l'homme.

Mais cette fois il veut donner une image de fermeté et a promis que, si Mme Bachelet ferme comme elle l'a annoncé une autre prison dédiée à ce genre de crimes, celle de Punta Peuco, il la ferait rouvrir immédiatement.

Le régime d'Augusto Pinochet était tombé après le plébiscite de 1988, qu'il avait perdu, mais l'ancien dictateur était resté à la tête de l'armée pendant huit ans, avant d'être sénateur jusqu'en 2001.

Il est mort d'un infarctus en décembre 2006, sans avoir jamais été condamné.

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