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16/11/2017 02:02 EST

Génocide au Rwanda: vers un non-lieu pour l'armée française?

Vingt-trois ans après le génocide au Rwanda, la justice française refuse d'entendre les anciens hauts responsables militaires français sur d'éventuelles responsabilités de l'armée en marge du massacre de Bisesero, une décision qui douche les espoirs des parties civiles d'obtenir un procès.

Cette enquête, emblématique de la controverse sur le rôle de la France lors du génocide qui a fait en 1994 quelque 800.000 morts selon l'ONU, principalement au sein de la minorité tutsi, a depuis un an son pendant au Rwanda: en novembre 2016, Kigali a lancé une procédure contre 22 officiers français accusés d'implication dans le génocide.

Parmi eux, l'ex-amiral Jacques Lanxade, chef d'état-major des armées de 1991 à 1994, et l'ex-général Jean-Claude Lafourcade, commandant de l'opération Turquoise lancée par la France sous mandat de l'ONU en plein génocide.

Plusieurs autres enquêtes sont également toujours en cours en France, visant d'éventuels génocidaires mais pas l'armée française.

Ce volet concerne les accusations visant depuis 2005 la force française Turquoise. Cette dernière aurait, du 27 au 30 juin 1994, sciemment abandonné des centaines de Tutsi des collines de Bisesero aux génocidaires ralliés au pouvoir gouvernemental hutu, qui bénéficiait d'un soutien ancien de Paris.

Dans sa décision du 31 octobre, la cour d'appel de Paris a confirmé un précédent refus du juge d'instruction, n'estimant pas nécessaire d'auditionner l'ex-amiral Lanxade et son adjoint de l'époque, l'ex-général Raymond Germanos, comme le réclamaient l'association Survie, la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH et LDH) et les autres parties civiles.

"Ce refus de rechercher toutes les responsabilités éventuellement engagées, y compris celles des plus hauts responsables de l'armée française, compromet gravement l'enquête", affirment jeudi les trois associations parties civiles dans un communiqué. Avec à leurs yeux, une probable conséquence: "cette décision pourrait ouvrir la voie à un non-lieu judiciaire".

Cet acte "montre que si la justice enquête, elle le fait +pour l'Histoire+ et non dans la perspective de mises en examen (inculpations, ndlr) et encore moins d'un procès", s'insurgent Fabrice Tarrit, co-président de Survie, et leur avocat Olivier Foks, joints par l'AFP.

- 'Mettre fin aux massacres' -

Des rescapés, à l'origine de la plainte en 2005, affirment que les militaires français leur ont promis le 27 juin 1994 de les secourir pour ne le faire que le 30, après l'intervention de journalistes et l'initiative personnelle de certains militaires, selon les associations. Pendant cet intervalle de trois jours, des centaines de Tutsi ont été massacrés dans ces collines de l'ouest du Rwanda.

Depuis le 22 juin 1994, la force Turquoise avait pour "premier objectif", selon les ordres d'opération du général Germanos, de "mettre fin aux massacres", en cours alors depuis deux mois et demi, "éventuellement en utilisant la force".

L'enquête, instruite au pôle crimes contre l'humanité à Paris, semble démontrer, d'après des écrits, que la découverte des réfugiés le 27 était connue des autorités françaises avant l'intervention militaire du 30, selon une source proche du dossier.

Mais d'après cette source, le juge a estimé que la question de savoir si le défaut d'intervention des militaires constitue un acte de complicité de génocide "ne concerne que les officiers qui ont déjà été entendus", tous membres de la force Turquoise, car ils bénéficiaient, au vu de "la chaîne de commandement", de suffisamment d'autonomie vis-à-vis de l'Etat-Major à Paris.

- 'Sous-estimation' -

Au terme de son audition en janvier 2016, le chef de la force Turquoise, le général Lafourcade, a été placé sous le statut intermédiaire de témoin assisté, tout comme trois de ses subordonnés avant lui, échappant ainsi à des inculpations. Devant le juge, le général Lafourcade avait contesté avoir failli à Bisesero, soulignant le contexte de "sous-estimation générale" de la situation à l'époque.

Depuis ces auditions, "l'enquête est quasiment au point mort", selon M. Tarrit. Les associations déplorent "que nombre d'auditions demandées en 2015 n'ont pas eu lieu et que des documents essentiels à la compréhension des événements n'ont pas été communiqués par le ministère de la Défense".

Les parties civiles ont ainsi réclamé, sans succès depuis deux ans, l'audition de François Léotard, alors ministre de la Défense, et la confrontation des officiers déjà mis en cause.

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