NOUVELLES
18/10/2017 09:44 EDT | Actualisé 18/10/2017 13:54 EDT

L'Amérique se dispute le deuxième siège social d'Amazon

WASHINGTON — Des dizaines de villes se disputent âprement le deuxième siège social d'Amazon, ce qui soulève une question difficile à laquelle il n'y a pas de réponse facile: est-ce que le jeu en vaut vraiment la chandelle?

Amazon promet d'investir 5 milliards $ US et de créer 50 000 emplois au cours des 15 prochaines années. Et pourtant, la ville qui l'emportera devra fournir au géant du commerce électronique des avantages fiscaux et d'autres faveurs qui amaigriront son assiette fiscale.

La plupart des économistes estiment que la réponse est néanmoins «oui», mais avec certaines précisions — à savoir que de réussir à attirer le siège d'Amazon avec des mesures même modestes pourrait se révéler rentable à long terme. Cela est surtout vrai quand on compare avec d'autres projets qui bénéficient souvent d'une aide publique — comme les stades sportifs, les Jeux olympiques ou les usines — et qui génèrent un rendement moindre, voire inexistant, à long terme.

La ville qui l'emportera accédera du fait même à l'élite rarissime des «coeurs technologiques» (tech hub); elle pourra espérer attirer des milliers de travailleurs très spécialisés et bien payés, revitalisant son noyau urbain et générant une création d'emplois qui ira bien au-delà d'Amazon.

D'autres compagnies emménageraient probablement, au fil du temps, dans cette ville, y compris celles qui collaborent avec Amazon dans des secteurs aussi pointus que la réalité virtuelle et l'intelligence artificielle. Certains employés d'Amazon finiraient par aller fonder leurs propres entreprises, créant là aussi de nouveaux emplois.

Amazon s'est installée à Seattle en 1994 parce que la présence de Microsoft y avait déjà attiré un nombre élevé de programmeurs. Des employés de Microsoft ont ensuite créé des compagnies comme Expedia et Real Networks.

Du moins en théorie, tout cela pourrait attirer encore plus de résidants bien éduqués, enclenchant un «cercle vertueux» qui mousserait les salaires et la valeur des maisons.

«C'est définitivement meilleur que bien d'autres ententes que j'ai vues, c'est certain, a dit Enrico Moretti, un économiste de l'Université de la Californie à Berkeley. Ça augmenterait certainement l'attrait de cette ville pour d'autres emplois bien payés du secteur de la haute technologie.»

Mais tout n'est pas rose à Seattle. Depuis l'arrivée d'Amazon, le prix des maisons a explosé, chassant plusieurs résidants moins bien nantis hors des limites de la ville, et le trafic est souvent cauchemardesque. Le quotidien Seattle Times rapportait en septembre que le prix moyen d'une maison en ville a doublé depuis cinq ans, à 730 000 $ US.

Et si Amazon n'est pas la seule responsable de la situation, élus, économistes et plusieurs habitants estiment que les bienfaits sont plus importants que les inconvénients.

«La croissance économique crée des opportunités, mais elle donne aussi des maux de tête», prévient Margaret O'Mara, une professeure de l'Université de Washington qui se spécialise dans l'histoire urbaine.

«Je sais que certains trouvent la croissance inconfortable, mais c'est nettement mieux qu'à Détroit ou Cleveland, où les résidants regardent leurs villes pourrir», a dit Greg Nickels, le maire de Seattle entre 2002 et 2010.

De Boston à New York à Chicago, de Toronto à Montréal, en passant par la petite ville de Maumee dans l'Ohio (population: 14 000 âmes), les villes intéressées ont jusqu'à jeudi pour présenter leurs candidatures.

Le responsable de la candidature torontoise, Ed Clark, a prévenu que la ville n'a aucune intention de mettre des milliards de dollars sur la table. Il prétend toutefois qu'Amazon économiserait 1,5 milliard $ par année en salaires en s'installant à cet endroit, puisque les employés qualifiés y seraient moins dispendieux qu'aux États-Unis.

Comme la plupart des économistes, M. Moretti ne conseille d'ailleurs pas aux villes d'offrir des milliards de dollars à Amazon. Plusieurs croient que les dirigeants locaux devraient plutôt consacrer cet argent à des projets qui rayonneraient sur une région plus large, comme une amélioration des universités publiques.

Malgré tout, pour une ville qui cherche à moderniser son économie, l'arrivée d'Amazon pourrait avoir un effet transformateur.

«Tous les projets de relocation corporative ne sont pas des arnaques, et ils ne sont pas tous égaux, a dit Mark Munro, de l'Institution Brookings. C'est certainement assez gros pour améliorer de façon marquée l'avenir d'un endroit, par exemple dans le Midwest.»

Cela étant dit, la lutte pour attirer Amazon n'est peut-être pas aussi intense qu'on pourrait le croire: le géant exige une région métropolitaine de plus d'un million d'habitants, un aéroport international et un «système universitaire robuste». Certaines villes partiront donc avec une longueur d'avance, a dit M. Moretti — et la gagnante pourrait être une ville dont l'économie se porte déjà très bien.

«Quand on trouve un endroit qui a déjà toutes ces caractéristiques, cet endroit va probablement déjà bien», a expliqué John Lettieri, le cofondateur du Economic Innovation Group.

Plusieurs analystes espèrent qu'Amazon choisira une ville loin des coeurs technologiques, pour que le nouveau siège social vienne relever une ville qui en a besoin.

Espérer d'attirer Amazon «est comme essayer de gagner la loterie, a dit M. Lettieri. Le développement économique ne peut dépendre uniquement de ces occasions qui se présentent une fois par génération.»

----------

ON VOUS INVITE CHEZ NOUS!

- Denver, au Colorado, et Austin, au Texas, ont offert à Amazon «300 jours ensoleillés» chaque année — mais Albuquerque, au Nouveau-Mexique, leur a damé le pion avec «310 jours sans nuages». Cette dernière souligne aussi, sans gêne, qu'elle est la ville natale du fondateur d'Amazon, Jeff Bezos.

- Denver a aussi rappelé qu'elle accueille 348 brasseries, soit six par 100 000 habitants. Halifax, en Nouvelle-Écosse, s'avance sur le même terrain avec «plusieurs bars et restaurants, des pièces de théâtre, beaucoup de musique», selon le maire Mike Savage. La ville s'est déjà décrite comme la «prochaine Seattle» en raison de sa scène «grunge» florissante pendant les années 1990.

- Birmingham, dans l'Alabama, prétend être un «match à 100 pour cent» avec Amazon sur l'application de rencontres Bumble.

- Providence, au Rhode Island, a déjà été nommée «ville la plus 'cool' de l'Amérique» par le magazine Gentleman's Quarterly.

- Si Amazon veut se mettre à l'abri des ouragans et des tremblements de terre, Alburquerque et Columbus, dans l'Ohio, lui ouvrent les bras. Inversement, Houston, au Texas, estime que sa performance après le passage de l'ouragan Harvey prouve qu'Amazon pourrait compter sur les habitants de la ville.

- Les maires de deux villes, San Antonio au Texas et San Francisco en Californie, ont été quelque peu dégoûtés par cette guerre d'enchères, et ne se sont jamais manifestés. «De donner aveuglément la ferme n'est pas vraiment notre genre», a écrit un dirigeant de San Antonio à Jeff Bezos.