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06/10/2017 08:29 EDT | Actualisé 06/10/2017 08:40 EDT

Un Nobel dopant pour les anti-nucléaire, un "mauvais signal" pour les pro-dissuasion

Si l'attribution du Nobel de la paix à la Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires (ICAN) sonne comme une victoire pour les partisans du désarmement qui espèrent voir avancer leur cause, les partisans de la dissuasion voient dans ce prix un mauvais signal au mauvais moment.

A l'heure où le président américain Donald Trump est engagé dans une escalade verbale belliqueuse avec le leader nord-coréen Kim Jong-Un, lui-même détenteur de l'arme nucléaire, "la décision d'attribuer le Nobel de la paix à l'ICAN est tout à fait appropriée", s'est félicité le directeur de l'Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri), Dan Smith.

"Il y a près de 50 ans, avec le Traité de non prolifération, les Etats dotés de la bombe nucléaire prenaient l'engagement de se désarmer. La résonance de la campagne ICAN montre l'impatience grandissante face à l'échec de ce processus".

"Ce Nobel est un grand pas en avant pour notre cause, à l'heure où notre génération n'a jamais été aussi proche de la perspective d'une guerre nucléaire", a renchéri Kate Hudson, de l'association britannique Campagne pour le désarmement nucléaire (CND), partenaire de l'ICAN.

- Victoire à l'Onu -

Au delà de la victoire symbolique du Nobel, l'ICAN a remporté un important succès diplomatique en juillet aux Nations Unies, lorsque 122 pays ont adopté un traité bannissant l'arme atomique.

Mais sa portée reste très limitée puisque les neuf puissances nucléaires - Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Pakistan, Israël, France, Royaume-Uni, Corée du Nord - ont toutes refusé d'y adhérer.

L'Otan, qui réunit trois des puissances atomiques de la planète, a d'ailleurs réservé vendredi un accueil mitigé au choix du jury du Nobel de la paix, et redit son opposition farouche au traité adopté cet été, en réclamant une prise "en compte des réalités de l'environnement de sécurité actuel".

"L'Otan est engagée en faveur de la préservation de la paix et (veut) créer les conditions pour un monde sans armes nucléaires", a souligné son secrétaire général, Jens Stoltenberg, tout en affirmant "regretter que les conditions pour aboutir à un désarmement nucléaire ne soient aujourd'hui pas favorables".

Un scepticisme partagé par plusieurs experts en sécurité nucléaire.

- Nouveau pacte Briand-Kellogg ? -

"Le traité d'interdiction des armes nucléaires est le pacte Briand-Kellogg du XXIe siècle", tranche Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), en référence au texte signé en 1928 par 63 pays, dont l'Allemagne, le Japon et l'URSS, qui s'engagent à renoncer à la guerre.

"La dissuasion nucléaire a rarement été aussi légitime", dit aussi le chercheur, en évoquant "la montée des nouveaux nationalismes nucléaires".

Le traité d'interdiction des armes nucléaires et le Nobel de l'ICAN constituent "une avancée dans l'agenda partisan du désarmement", analyse Corentin Brustlein, responsable du programme dissuasion et prolifération à l'Institut français des relations internationales (IFRI).

Mais "entre le retour des rivalités entre grandes puissances et le retour de l'intimidation nucléaire, c'est le pire moment depuis la fin de la Guerre froide pour envoyer un signal en faveur du désarmement nucléaire", insiste-t-il, "dans un contexte où, au contraire, on a besoin de réaffirmer l'importance de la dissuasion".

D'autant que ce texte "ne va pas aboutir à un désarmement", prévient M. Brustlein. "Les Etats dotés du nucléaire ne signeront pas le traité, qui n'est pas coercitif. De plus, le traité ne prévoit aucune disposition précise sur la façon dont l'Etat se débarrasserait de ses armes nucléaires, ou sur un processus de contrôle".

En revanche, le traité "va poser des problèmes au sein de l'Otan, car il va ouvrir des débats internes dans les pays membres alors qu'ils font officiellement partie d'une alliance à caractère nucléaire et sont protégés par la dissuasion", s'inquiète le chercheur.

Sous la pression d'opinions publiques sensibles aux "arguments moraux et humanitaires" des anti-nucléaire ragaillardis par ce prix Nobel, "certains en Europe pourraient finir par signer" le traité onusien "sans en mesurer les conséquences".

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