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18/09/2017 23:31 EDT | Actualisé 18/09/2017 23:40 EDT

Miné par la corruption, l'Irak lance la "pêche aux requins"

Quand l'ex-gouverneur de Salaheddine a proposé d'installer à ses frais la climatisation dans toute la prison où il croupissait pour malversation, les responsables ont aussitôt accepté: il ne rendait qu'une infime partie de l'argent volé à l'Etat irakien, converti à la lutte anticorruption.

Après trois ans de guerre contre le groupe Etat Islamique (EI), les autorités irakiennes ont en effet décidé de passer à un autre combat: "la pêche aux requins", nom donné par la population à ces hauts responsables qui ont profité d'une totale impunité pour se remplir les poches.

Outre cet ex-gouverneur de Salaheddine, province au nord de Bagdad, le comité anticorruption de l'Etat --qui dépend du Premier ministre-- a fait arrêter le patron de la compagnie Iraqi Airways, malgré ses appuis politiques, signe de la volonté des autorités d'en finir avec ce fléau.

Pour Transparency International, l'Irak est un des pays les plus corrompus au monde. Il occupe la 166e place sur 176 Etats, avec une note de 17 sur 100.

Accablés par la gabegie, les Irakiens manifestent depuis des années pour dénoncer l'incurie financière qui ruine le pays et laisse ses infrastructures se déliter malgré les milliards investis.

Ces derniers mois, alors que les jihadistes ne tiennent plus que deux fiefs dans le pays et que la question sécuritaire, toujours présente, n'occupe plus tout l'espace politique, de nombreux responsables ont été mis en prison.

L'ancien directeur de la Compagnie générale des équipements agricoles, un organisme public, a ainsi été arrêté à la frontière iranienne. Il venait de s'évader, avec la complicité d'un ancien député, de la prison où il était détenu pour le détournement de 26 millions de dollars.

- 'Loin du compte' -

Avant eux, une demi-douzaine de ministres se sont échappés, des milliards de dollars en poche. De nombreux cas n'ont jamais connu de suite, les montants et les détails des opérations n'ayant pas filtré ou n'ayant même pas fait l'objet d'une enquête.

Ces coups de filet sont un bon début, estime Jassem al-Halfi, l'une des figures du mouvement citoyen contre la corruption des gouvernants. "Mais on est encore loin du compte car la corruption est devenue un phénomène chronique, il y a des corrompus dans toutes les institutions de l'Etat", dit-il à l'AFP.

Et cette campagne doit encore inclure, plaide-t-il, "les gros poissons, les hommes d'affaires, les promoteurs qui montent avec les responsables étatiques corrompus des projets fantômes". Ceux-là même à cause desquels les 40 milliards de dollars investis dans l'électricité se sont envolés, laissant les Irakiens compter sur d'onéreux générateurs pour obtenir plus de quelques heures de courant par jour.

Le Premier ministre Haider al-Abadi dit s'investir dans "un combat sans pitié contre la corruption, à l'image de celui lancé contre le terrorisme". Mais quelle que soit sa sévérité, la lutte pour la transparence est un énorme défi en Irak.

Car, selon les experts, la corruption est un des leviers utilisé pour maintenir l'équilibre de la répartition des pouvoirs et des portefeuilles entre les différents partis depuis l'invasion américaine de 2003.

"La plupart des partis voit les institutions de l'Etat comme une source de financement pour leurs activités politiques", explique à l'AFP le politologue Ihssan al-Chamari.

Depuis plus de 13 ans, les gouvernements sont composés "au terme d'accords entre politiciens de façon à couvrir les corrompus", poursuit le directeur du centre de recherche Tafkir.

- 'Gros poissons' -

Cette répartition des fruits de la corruption, les réseaux sociaux s'en sont emparés depuis longtemps. Récemment, une photo postée sur Facebook incarnait ce phénomène en utilisant le symbole national, le palmier.

Sous l'image d'une dizaine de cueilleurs accrochés les uns au-dessus des autres au stipe, un internaute détaille la situation. "Voilà comment la corruption escalade dans notre pays: il y a ceux qui ont volé et fui, ceux qui volent encore et ceux qui attendent leur tour, une fois les requins repus".

Au cours de ces 13 années, alors que le pétrole a assuré plus de 800 milliards de dollars de revenus à l'Irak, la corruption lui a coûté 312 milliards, assure le centre Injah pour le développement économique.

Aujourd'hui, "Haider al-Abadi a commencé à attraper les gros poissons parce que la corruption a atteint un niveau inimaginable", assure le politologue Tareq al-Maamouri à l'AFP.

Mais aussi parce que l'Etat, dont le budget a été mis à genoux par la chute des cours du pétrole, "ne peut plus se permettre de la subir", ajoute cet expert.

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