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10/06/2017 18:00 EDT | Actualisé 10/06/2017 18:20 EDT

Les Portoricains appelés à voter sur leurs relations complexes avec Washington

Devenir un véritable Etat américain, choisir l'indépendance ou maintenir le statu quo: les habitants de Porto Rico sont appelés à se prononcer dimanche sur le statut de leur île caribéenne en faillite, lors d'un référendum consultatif qu'une grande partie de l'opposition promet de boycotter.

"Le moment de voter pour la décolonisation de Porto Rico est arrivé!", se réjouit depuis plusieurs jours sur Twitter et dans les interviews le gouverneur de ce petit territoire américain, Ricardo Rossello.

Peu importe la crise, cette consultation ne pouvait pas attendre, estime le gouverneur de 38 ans, arrivé au pouvoir en janvier sur la promesse d'oeuvrer pour faire de Porto Rico le 51e Etat américain et de mettre ainsi terme à une longue relation "coloniale".

La question du statut est "fondamentale" pour sortir de la tourmente économique, assure à l'AFP Christian Sobrino, principal conseiller économique du gouvernement du Nouveau parti progressiste (NPP).

"C'est parce que Porto Rico est dans une relation inégalitaire avec le gouvernement fédéral" américain que les finances de l'île en faillite ont été mises sous la tutelle d'une commission pilotée par le Congrès à Washington, martèle-t-il.

Porto Rico croule sous une dette de 70 milliards de dollars, la plus grosse faillite jamais déclarée par une entité locale américaine.

Ancienne colonie espagnole, Porto Rico est devenu territoire américain à la fin du 19e siècle avant d'acquérir un statut spécial d'"Etat libre associé" dans les années 1950, un terme qui renferme toute la complexité des relations entre ces cousins lointains.

Citoyens américains et souvent fiers de l'être, les Portoricains parlent cependant majoritairement espagnol. Et s'ils ne peuvent pas voter à la présidentielle américaine ni élire de représentants au Congrès, les lois votées à Washington les touchent directement. Beaucoup y voient même l'origine de la crise qui assaille l'île.

C'est en effet attirés par des exonérations fiscales décrétées à Washington que, pendant des décennies, les grands groupes américains se sont installés en nombre à Porto Rico. Mais le gouvernement fédéral a finalement décidé de supprimer ce statut particulier très alléchant à compter de 2006, provoquant le départ en masse de ces sociétés.

- 'Manque de légitimité' -

Frappée doublement par cette saignée et la grande crise financière américaine, Porto Rico a alors plongé dans la récession. Pourtant, celle qu'on surnomme "la Grèce des Caraïbes" a pu aisément continuer à s'endetter sur le marché américain des obligations municipales, où les investisseurs s'arrachaient ses titres, là aussi exemptés d'impôts américains... jusqu'à l'explosion de la bulle et la faillite déclarée en mai.

Pour redresser les finances, Ricardo Rossello a lancé un régime drastique d'austérité. Mais là encore, c'est Washington, à travers une commission de supervision, qui a le dernier mot. Une main-mise insupportable aux yeux de nombreux habitants, d'autant que le président américain Donald Trump s'est plusieurs fois prononcé contre un sauvetage public du territoire éloigné.

Pour autant, l'organisation d'un coûteux référendum purement consultatif -le cinquième depuis les années 1960- alors que les caisses du gouvernement sont vides, fait grincer des dents l'opposition.

"Cirque", "Mascarade" dénoncent en coeur indépendantistes et partisans du statu quo, qui ont annoncé leur volonté de boycotter le vote.

"L'opinion publique est divisée", souligne Edwin Melendez, directeur du centre d'études portoricaines de la City University à New York. "La moitié de la population, ou plus, estime qu'il ne va rien se passer car (...) le gouvernement américain n'a aucune obligation de prêter attention au résultat, qui manquera en plus de légitimité" si une part importante de l'électorat le boycotte, poursuit-il.

Compositeur américain d'origine portoricaine et auteur de la célébrissime pièce de Broadway "Hamilton", Lin-Manuel Miranda a résumé, en deux vers déclamés sur un rythme rap à la télévision, le malaise de ceux qui ne veulent pas d'une telle discussion en plein naufrage économique.

"Le grand débat sur le statut doit attendre" la résolution de la crise financière, dit-il. "C'est comme si Rose et Jack (personnages du film de James Cameron) sur le Titanic se demandaient +à quand notre prochain rendez-vous?+".

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