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08/06/2017 11:42 EDT | Actualisé 08/06/2017 12:00 EDT

Le grand déballage de Comey contre Trump au Sénat

L'ancien directeur du FBI James Comey a accablé jeudi Donald Trump lors d'une audition extraordinaire au Sénat, un moment charnière dans le mandat du 45e président des Etats-Unis, blessé politiquement par la parole de l'homme qu'il a limogé il y a un mois.

"J'estime qu'il m'a limogé à cause de l'enquête russe", a déclaré James Comey après deux heures et demie de questions-réponses d'une grande franchise devant la commission du Renseignement du Sénat. "Le but était de modifier la façon dont l'enquête sur la Russie était conduite. C'est très grave".

James Comey, 56 ans, a blâmé le président pour lui avoir intimé d'abandonner un volet de l'enquête russe sur un proche, Michael Flynn. Il a accusé l'administration Trump de diffamation et de "mensonges". Et sous-entendu que le président lui-même était un menteur.

Dans une salle comble, mitraillé par une cinquantaine de photographes, James Comey a raconté en détails, et sans jamais se départir de son flegme, sa gêne lors de conversations privées avec le locataire de la Maison Blanche.

Ce grand oral était sa première apparition publique depuis son limogeage le 9 mai, un événement retransmis par toutes les grandes chaînes de télévision américaines, dans la tradition des auditions parlementaires qui ont marqué l'histoire du pays.

Les 17 sénateurs assis en face de l'ancien premier flic des Etats-Unis voulaient déterminer si les multiples requêtes présidentielles, formulées en tête à tête dans l'intimité du Bureau ovale ou d'un salon de la Maison Blanche, représentent une entrave à la justice, un délit majeur qui a conduit au lancement par le Congrès de procédures de destitution contre Richard Nixon et Bill Clinton.

Il a refusé d'émettre un avis juridique, s'en remettant au procureur spécial Robert Mueller, qui a repris l'enquête sur la Russie.

Certes, a-t-il dit, personne ne lui a demandé explicitement d'"arrêter" l'enquête menée par le FBI sur les ingérences russes.

Mais il a confirmé que M. Trump lui avait demandé sa "loyauté", alors même qu'il supervisait les investigations sur une éventuelle collusion entre des membres de l'équipe de campagne du républicain et la Russie pendant la campagne présidentielle de 2016.

"Mon bon sens me disait qu'il voulait quelque chose en échange de m'accorder ma demande de rester à mon poste", a-t-il dit, alors que son mandat courait jusqu'en 2023.

- 'le président ne ment pas' -

Il a détaillé la demande de M. Trump d'"abandonner" l'enquête visant le général Michael Flynn, ex-conseiller à la sécurité nationale, visé par une enquête du FBI pour n'avoir pas tout révélé de ses discussions avec l'ambassadeur russe.

"Je l'ai interprété comme une instruction", a-t-il dit, refusant de jouer sur les mots. "Il est le président des Etats-Unis, seul avec moi, il dit qu'il espère ceci, je l'ai interprété comme une demande de sa part".

"J'étais tellement stupéfait par la conversation que j'en suis resté bouche bée", s'est-il souvenu.

Répondant, parfois avec humour, aux questions précises des sénateurs, il a jugé que les actions du dirigeant américain étaient "très dérangeantes", ne mâchant pas ses mots.

Il a accusé l'administration de l'avoir "diffamé" après son départ, défendant l'honneur du FBI, qu'il dirigeait depuis 2013.

"Ce sont des mensonges purs et simples", a-t-il dit des propos tenus à l'époque sur le mauvais état supposé de la police fédérale à son départ.

M. Comey avait auparavant relaté dans une déclaration écrite ses échanges problématiques avec M. Trump, et confirmé qu'il avait décidé dès sa première rencontre avec lui, en janvier, de consigner tous ses échanges avec le dirigeant, pour les méthodes duquel il ne cache pas son dédain.

"Je craignais honnêtement qu'il ne mente sur la nature de notre réunion", a-t-il expliqué devant les sénateurs.

Une porte-parole de la Maison Blanche, Sarah Huckabee Sanders, a dû se fendre d'une déclaration pour assurer que "le président n'est pas un menteur".

Puis l'avocat recruté par l'ancien promoteur immobilier pour gérer la crise, Marc Kasowitz, a démenti que son client ait jamais demandé ou suggéré à M. Comey de mettre fin à une quelconque enquête.

"Sur le fond comme sur la forme, le président n'a jamais dit à M. Comey +J'ai besoin de loyauté, je m'attends à de la loyauté+", a-t-il déclaré à Washington, contestant cette partie du témoignage.

- Parole contre parole -

L'existence des notes de James Comey, et leur contenu, avaient filtré dans la presse.

M. Comey a révélé qu'il avait en fait demandé à un ami proche, professeur de droit à l'Université Columbia, de les transmettre à des journalistes afin de précipiter la nomination d'un procureur spécial - décision à laquelle le département de la Justice s'est finalement résolu le 17 mai.

Donald Trump avait sous-entendu, dans un tweet, qu'il détenait des enregistrements de ces discussions susceptibles de contredire ces notes.

"J'espère bien qu'il y a des enregistrements", a défié M. Comey.

A la Maison Blanche, Mme Sanders a promis, dans un sourire, de vérifier si des micros étaient installés "sous les canapés".

Les sénateurs républicains ont vu une contradiction dans le témoignage.

S'il était si choqué par le comportement du milliardaire, si un délit avait été commis, pourquoi ne l'a-t-il pas dénoncé? Pourquoi n'a-t-il pas démissionné ?

Et pourquoi ne pas avoir accédé aux demandes du président qui souhaitait que le FBI confirme publiquement qu'il n'était pas lui-même soupçonné de collusion avec la Russie?

M. Comey a expliqué n'avoir pas voulu faire d'exception à la règle de mutisme de la police fédérale, et déclaré qu'il était vrai que le milliardaire n'était pas ciblé, du moins avant son départ... des déclarations que, cette fois, l'avocat de M. Trump a reprises, y voyant une exonération.

Mais les républicains ont été forcés de reconnaître la puissance de la parole de l'ancien procureur, qui au fil des années a fâché tant l'ancien président George W. Bush qu'Hillary Clinton.

"C'est une audition-clé dans notre enquête", a conclu Richard Burr, président républicain de la commission. "Nous vous remercions pour votre professionnalisme".

ico/kal

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